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Appartenir à une nation, à une communauté ? Un sentiment qui a pris une forme très différente dans les pays de l'ouest de l'Europe et dans les pays nés du redécoupage provoqué par la Première Guerre mondiale

A l'Est de l'Europe, une idée de l'appartenance nationale forgée par une histoire différente

5 min
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En Europe centrale et orientale, les nations ont été remodelées pendant et après la Deuxième Guerre mondiale par les massacres, les expulsions de masse et les transferts de population. Une histoire qui a eu des conséquences profondes sur le sentiment d'appartenance de leurs populations.

Appartenir à une nation, à une communauté ? Un sentiment qui a pris une forme très différente dans les pays de l'ouest de l'Europe et dans les pays nés du redécoupage provoqué par la Première Guerre mondiale
Appartenir à une nation, à une communauté ? Un sentiment qui a pris une forme très différente dans les pays de l'ouest de l'Europe et dans les pays nés du redécoupage provoqué par la Première Guerre mondiale Crédits : Graiki - Getty

Cette chronique n'a pas pu être diffusée à l'antenne, elle est donc uniquement disponible à la lecture.

Les deux moitiés de l’Europe ont été longtemps séparées par un "rideau de fer". Elles appartenaient alors à deux alliances militaires en état de "guerre froide". Mais la coupure du continent remonte plus haut. Elle a des causes historiques. 

Pourquoi le "principe des nationalités" n'a-t-il pas fonctionné dans les états nés de la Première Guerre mondiale

A l’Ouest, nos nations, même les plus tardives, comme l’Italie et l’Allemagne, étaient constituées avant la fin du XIXe siècle. De l’autre côté, dominaient des empires multinationaux : double monarchie "impériale et royale" austro-hongroise, empire russe, empire ottoman. A l’issue de la Première Guerre mondiale, nous avons cherché à imposer notre fameux "principe des nationalités", celui qui avait échoué lors du Printemps des peuples de 1848. Ce principe est simple. Il se confond avec le droit à l’autodétermination : chaque nation a droit à un Etat. Celui-ci est souverain sur son territoire. 

Mais ce fameux principe ne pouvait simplement pas s’appliquer à des territoires où vivaient côte à côte des peuples différents, inextricablement mêlés par le cours de l’histoire. La France était peuplée de Français et l’Allemagne d’Allemands. Mais dans les états créés dans les années 1920 comme la Tchécoslovaquie, ou recréés comme la Pologne, vivaient des millions de personnes qui ne se reconnaissaient ni comme Tchèques, ni comme Slovaques, ni comme Polonais, au sens culturel. En Roumanie, en particulier, des millions de Hongrois et d’Allemands se sentaient discriminés.

Car les vainqueurs, nous autres Français en particulier, avions imposé aux vaincus de graves "punitions". Pas seulement économiques, comme l’a dénoncé Keynes, dans son fameux livre Les conséquences économiques de la paix. Mais aussi démographiques. Roman Krakovski le rappelle : à la suite du Traité de Versailles, l’Allemagne a perdu 15 % de son territoire et 10 % de sa population d’avant-guerre. Trois millions d’Allemands vivaient en Tchécoslovaquie. Par le Traité du Trianon, la Hongrie était amputée d’un tiers de son territoire historique et perdait la moitié de ses plus grandes villes. En 1919, un Hongrois sur trois se retrouvait vivre hors de son pays. De même, l’Autriche perdait la plupart de ses régions industrielles. Alors même qu’elle se retrouvait délestée de tous ses citoyens parlant une autre langue que l’allemand, il était cependant interdit à cet état à la viabilité incertaine de fusionner avec l’Allemagne. 

Cette inapplicabilité du principe des nationalités à l’Europe centrale, ainsi que l’appétit de vengeance de la délégation française aux négociations de paix expliquent en partie l’échec de la démocratie parlementaire en Europe centrale durant l’entre-deux-guerres. A la seule exception de la Tchécoslovaquie, tous ces pays, y compris l’Autriche, sont progressivement tombés sous la coupe de régimes autoritaires et conservateurs. Dans ces conditions, appartenir à une communauté devenait essentiel. 

Dans ces nations redécoupées à la serpe, appartenir à une communauté est devenue essentiel

Mais pas à une nation civique, unie par des liens politiques, sur lesquels reposent les nôtres. Non, un peuple au sens de l’allemand « völkisch », un groupe au "caractère modelé par une langue, des traditions et une histoire commune". Une acception qui comporte une part de racisme plus ou moins explicite.

C’est de cette dimension ethno-culturelle de l’idée de peuple, de communauté nationale, qu’ont hérité les populismes centre-européens actuels. Cela est formidablement démontré dans ce livre qui vient de paraître, Le populisme en Europe centrale et orientale de Roman Krakovsky.

Car la Seconde Guerre mondiale s’est traduite, dans cette région de l’Europe par un phénomène d’une ampleur dont nous n’avons pas l’idée de notre côté, celui de "l’Europe heureuse". D’abord, le III° Reich hitlérien a procédé à des massacres ethniques dont le point culminant a été l’extermination des Juifs – les seuls, avec les Tziganes, à avoir été destinés, par les nazis, à la disparition complète. 

Mais ensuite, après la guerre, des expulsions massives et des transferts de populations d’une ampleur inimaginable ont redessiné les frontières selon le principe des nationalités. Ernst Gellner, grand spécialiste de cette région disait : avant la Guerre, l’Europe centrale, avec ses nationalités inextricablement mêlées, ressemblait à un tableau de Kokoschka. Après, c’était un tableau de Modigliani : chacun chez soi. Les Polonais en Pologne : rien que des Polonais ! Les Allemands, dehors ! etc.

Si l’on ajoute que les régimes communistes, imposés de force à ces peuples, ont tous épousé, à partir de 1956, un virage populiste, on comprend mieux d’où vient leur fameux "populisme". A partir de l'Octobre polonais et du soulèvement de Budapest, les nouveaux dirigeants, qui succédaient à la vieille garde stalinienne, ont cru trouver une certaine légitimité en flattant les passions nationales. L'antisémitisme, parfois, fut remis au goût du jour, au sein d'un mouvement qui se réclamait de "l'internationalisme prolétarien".

Tous les Européens du centre ne sont pas populistes. Tous les populistes ne sont pas en Europe centrale...

Entendons l’appel lancé par Tomas Vasalek, le directeur de Carnegie Europe : cessons de ne voir le populisme qu’à l’est et l’Est tout entier comme populiste. C’est une présentation erronée. Elle est entretenue par ceux qui n’ont jamais digéré les élargissements de 2004 et de 2007. Et qui rêvent d’une Europe à deux vitesses. Le populisme est souvent la réponse à une situation ressentie comme injuste. Réparons plutôt les injustices.

par Brice Couturier

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