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"America First" : l'isolationnisme américain, dangereux pour la planète

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En mettant au premier plan les seuls intérêts américains et en désengageant son pays des responsabilités internationales qui furent les siennes depuis 1945, le président Trump envoie aux "puissances révisionnistes" un message dangereux.

Ana Palacio appelle à réviser la thèse de l’historien britannique Eric Hobsbawm, selon lequel le « court XX° siècle » n’aurait duré en réalité que 75 ans. Selon cet historien britannique, en effet, ce siècle aurait véritablement commencé en août 1914, avec la déclaration de guerre et se serait achevé en septembre 1989, lorsque des centaines de milliers d’Allemands de l’est ont franchi le Mur de Berlin. Hobsbawm, communiste et fidèle toute sa vie à l’Union soviétique, pouvait dater de l’effondrement de ses propres illusions l’entrée dans une nouvelle ère. Nous devons, nous, considérer plutôt, estime l’ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, que les tendances présentes entre les deux guerres et surtout après la Seconde, ont culminé, en réalité, au cours de la période 1989-2017. La démocratie libérale armée du sens d’une mission, l’idéologie des droits de l’homme, l’ouverture du commerce international et le multilatéralisme avaient manifestement partie liée. Ces idées ont triomphé à l’époque de Bill Clinton et de Tony Blair.

Le fameux économiste Nouriel Roubini fait une analyse comparable. Depuis leur victoire de 1945 sur l’Allemagne nazie, relève-t-il, les Etats-Unis ont garanti un certain ordre international. Celui-ci était caractérisé par le libre-échange et la sécurité commune. « Cet ordre mondial, écrit Roubini, a produit 70 années de prospérité ».

Mais Donald Trump, élu sur la base d’un programme isolationniste, a promis de lui tourner le dos. Dans son discours inaugural, il a notamment déclaré : « A partir d’aujourd’hui, ce sera l’Amérique d’abord. (…) Nous devons protéger nos frontières des ravages que provoquent d’autres pays en fabriquant nos produits, en volant nos compagnies et en détruisant nos emplois. » Et aussi : « Les Etats-Unis ne subventionneront plus les armées dans d’autres pays, tandis qu’on accepte de diminuer nos propres forces militaires. »

Or, souligne Roubini, de tels tournants ont déjà eu lieu dans le passé. En particulier entre les deux guerres mondiales, lorsque les Etats-Unis se sont retranchés des affaires européennes, tout en participant aux guerres commerciales et monétaires en cours sur le Vieux Continent.

Dans le New York Times, David E. Sanger rappelle que le slogan « America First » a été lancé par l’aviateur Charles Lindbergh, à la fin des années 30, pour dissuader les Etats-Unis de se lancer dans la guerre contre l’Allemagne nazie, dont le célèbre aviateur était un fervent admirateur. Comme à cette époque, avertit Roubini, le désengagement américain actuel risque de provoquer des catastrophes internationales. Dans les années 30, les puissances révisionnistes, l’Allemagne hitlérienne au premier chef, ont cru pouvoir profiter du retrait américain. Aujourd’hui, d’autres puissances révisionnistes avancent leurs pions d’une manière dangereuse pour l’ordre international.

Ces "puissances révisionnistes" sont, selon Roubini, au premier chef la Russie, au premier chef. Elle a annexé une partie de l’Ukraine et impose à présent ses solutions en Syrie. Elle menace aussi les pays baltes et redevient très influente dans les Balkans. Trump, en déclarant l’OTAN obsolète, signale à Poutine que le parapluie nucléaire américain se referme au-dessus de l’Europe.

En Asie aussi, « la suprématie économique et militaire de l’Amérique a produit plusieurs décennies de stabilité », écrit encore Roubini. Mais là encore, une puissance émergente vient « défier le statu quo », la Chine. En abolissant le Partenariat transpacifique, comme Trump vient de le faire, à peine installé à la Maison blanche, il envoie un signal clair : après la Corée du Sud et les Philippines, les alliés traditionnels de l’Amérique ne vont avoir d’autre choix – je cite – « que de se prosterner devant la Chine ». Or, le Japon et l’Inde, elles-mêmes grandes puissances, ne le feront pas. Elles vont devoir se militariser. « Un retrait américain hors de la région pourrait ainsi la faire plonger dans un conflit militaire.

Conclusion : « les politiques protectionnistes, isolationnistes, le slogan « l’Amérique d’abord » constituent " le cocktail idéal d’un désastre économique et militaire. »

C’est aussi la position de Richard Haass, le président du think tank Council on Foreign Relations. On ne s’étonnera pas que ce théoricien des relations internationales, qui a été l’un des proches conseillers de George W Bush, critique vivement une diplomatie menée sous le slogan « America, first » dans son dernier livre, A world in disarray. Elle tourne le dos à la politique interventionniste des néo-conservateurs, dont il a fait partie. Toutefois, Richard Haass conseille aux partenaires des Etats-Unis de laisser passer du temps à l’administration Trump avant de se faire une idée définitive du tournant diplomatique effectivement pris. Le temps, dit-il, « qu’ils aient mis de l’ordre dans leurs affaires. » Il a été lui-même un moment pressenti comme N°2 pour le Secrétariat d'Etat - au grand scandale du "noyau dur" trumpiste.

Et en effet, l’équipe Trump est diverse. Elle compte des personnalités qui ne dissimulent pas leur hostilité à l’isolationnisme asséné par le nouveau président. C’est notamment le cas de du Secrétaire à la Défense, le général James N. Mattis, qui est un fervent défenseur de l’OTAN. Sans compter, comme le souligne Raja Mohan, sur le site Carnegie indien, que Trump devra affronter sur cette ligne isolationniste non seulement l’opposition démocrate, mais une bonne partie des sénateurs républicains. Il faudra que les choses se décantent, avant de pouvoir dire où Donald Trump entraîne le monde.

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