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La chancelière allemande Angela Merkel caressant un jeune kiwi, un oiseau nocturne menacée d’extinction, sur l’île de Motutapu en Nouvelle-Zélande, 14 novembre 2014

Angela Merkel, une "Dame Teflon" ?

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"Angela, finalement et plus que tout, aime l’harmonie", disait d’elle son pasteur luthérien de père. Tentative pour esquisser un portrait d’Angela Merkel, élue présidente de la CDU il y a presque vingt ans et chancelière fédérale il y a presque quinze ans.

La chancelière allemande Angela Merkel caressant un jeune kiwi, un oiseau nocturne menacée d’extinction, sur l’île de Motutapu en Nouvelle-Zélande, 14 novembre 2014
La chancelière allemande Angela Merkel caressant un jeune kiwi, un oiseau nocturne menacée d’extinction, sur l’île de Motutapu en Nouvelle-Zélande, 14 novembre 2014 Crédits : Kay Nietfeld/Picture alliance - Getty

Dans le Dictionnaire amoureux de l’Allemagne, récemment paru chez Plon, j'ai voulu savoir ce que Michel Meyer - journaliste chevronné de France Télévision et de Radio France, réputé comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’Allemagne contemporaine - il y a séjourné à plusieurs reprises comme correspondant, tant côté RFA que RDA - ce qui a toujours donné à sa manière d’en décrypter l’actualité un relief particulier - écrivait à propos d'Angela Merkel.

Une relative indifférence aux affronts

« Angela, finalement et plus que tout, aime l’harmonie », disait d’elle son pasteur luthérien de père, rapporte Michel Meyer. D’où sa manière d’éviter le conflit ouvert. Et une relative indifférence aux affronts. Ce n’est pas une "dame de fer", mais une "dame Teflon", écrit Meyer. Non seulement rien ne semble l’atteindre, mais "elle ne prend jamais franchement parti". Tout glisse sur elle. 

Dans le même ordre d’idée, l’auteur lui reconnaît une qualité très particulière : sa capacité à pressentir chez ses interlocuteurs la fragilité psychologique, le besoin de contrebalancer, par le pouvoir, une secrète blessure. On devine combien cette faculté a pu la servir et la sert encore face à ses interlocuteurs français... Ce que tant d’étrangers prennent, chez nous, pour de l’arrogance, n’est-il pas dû à un phénomène classique de compensation ? Depuis 1870, face aux Allemands, n'avons-nous pas accumulé les défaites sur à peu près tous les plans, des champs de bataille aux marchés du commerce extérieur ? 

Et les grandes intentions de Macron pour l’Europe – gouvernement économique de la zone euro, doté d’un budget d’investissement de la zone euro, harmonisation fiscale et j’en passe - se sont vues opposer une force d’inertie redoutablement efficace.

Un coeur qui bat secrètement pour l'écologie ?

Meyer explique la psychologie d’Angela Merkel par ses années de formation. La chancelière de l’Allemagne réunifiée et triomphante a vécu sa jeunesse dans l’autre Allemagne, l’Allemagne grise, pauvre, policière - parce que soviétisée. Dans un pays où tout dépendait de l’Etat-Parti, obtenir l’autorisation de poursuivre des études, obtenir un emploi, un logement, bref surnager, exigeait d'offrir l'apparence de la docilité. Merkel "sait d’expérience que l’on ne survit qu’en cachant son jeu." Et "elle ne se laisse jamais décontenancer. Une longue accoutumance au silence sur ses sentiments l’a blindée pour la vie" écrit encore Michel Meyer.

Le père d’Angela Merkel faisait partie de ces idéalistes qui avaient choisi l’installation en RDA par horreur de l’américanisation dans laquelle s'était engagée la RFA au sortir de la guerre. Il aurait rêvé d’une "troisième voie" entre capitalisme et communisme, pacifistes et écologistes. Angela elle-même serait "politiquement plus proche des Verts qu’elle ne l’avouera jamais", écrit Michel Meyer, qui n’a pas été étonné plus que ça par la brutale décision de la chancelière d’abandonner la filière nucléaire. "La pénurie d’électricité qui en résulte est comblée en brûlant du charbon polonais et du gaz russe dans des centrales thermiques, qui crachent du CO² à profusion."

Humboldt, ordolibéralisme et miracle économique allemand

On s’en veut de réduire un ouvrage de 800 pages, extrêmement denses, à un seul de ses articles. Mais c’est la loi du genre. Sachez que vous y trouverez aussi les frères Humboldt, par exemple. Wilhelm, le linguiste, dont la statue banche vous accueille devant l’université de Berlin – il l'a fondée. Et son cadet, Alexander, "le savant-aventurier le plus risque-tout de son temps ", dont les relations de voyages seront pillées par notre Jules Verne. 

Mais c’est l’entrée consacrée à l’ordolibéralisme qui m’a le plus retenu. Michel Meyer y explique, en effet, en quoi la doctrine qui a permis le "miracle économique allemand" d’après-guerre, prenait l’exact contre-pied de l’économie administrée à la mode nazie. 

Hjalmar Schacht, auquel une bande dessinée est consacrée en ce moment, Le banquier du Reich, était une espèce de keynésien allemand. La politique qu’il mena en tant que ministre de l’économie de l’Etat nazi entre 1934 et 1937 était mercantiliste, protectionniste et autarcique. La relance économique de l’Allemagne, à cette époque, s’apparentait, par bien des aspects, au New Deal, mené aux Etats-Unis à la même époque, par un président de gauche : Roosevelt : grands travaux publics, financés par la dette, mobilisation de la main-d’œuvre, mesures sociales généreuses. Les idéologues nazis, comme Gottfried Feder, entendait remettre "l’économie à sa place", et proclamaient "le primat du politique" et de la "volonté nationale" sous la férule d'un état planificateur et autoritaire.  Au profit du réarmement de l'Allemagne, ce qui n'était nullement le cas aux Etats-Unis. 

Les ordolibéraux d’après-guerre réagirent à ces folies en prônant quelques principes qui sont encore d’actualité en Allemagne : l’Etat doit assurer le bon fonctionnement des marchés. Il ne doit pas intervenir de manière discrétionnaire en fonction des lubies du gouvernement du moment, mais respecter des règles connues de tous. Cela permet aux acteurs économiques de faire leurs prévisions. La monnaie doit être solide, garantie contre l’inflation, et le budget viser à l’équilibre. Ce sont ces règles simples qui ont assuré le redressement, puis le succès économique de l’Allemagne.

par Brice Couturier

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