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Autrefois, les gens vivaient côte-à-côte de manière relativement paisible

5 min
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Le multiculturalisme reflue-t-il dans les pays qui l'avaient adopté ?

Le multiculturalisme, présenté comme la panacée par des pays comme les Pays-Bas, le Canada ou la Grande-Bretagne, est aujourd’hui l’objet de critiques. Où en est le débat sur ce thème aujourd’hui ?

On se souvient de l’exclamation désabusée d’Angela Merkel : « De mon point de vue, le multiculturalisme a échoué complètement. Une femme intégralement voilée ne conserve que peu de chances de s’intégrer ». Annonçant sa candidature à un 4° mandat de chancelière, elle vient de proposer, si elle est réélue, d’interdire la burqa en Allemagne. Plus tôt, lors d’un voyage en Allemagne, c’était David Cameron qui avait reconnu l’échec du modèle d’intégration britannique et prôné « une identité nationale pour tous ». Qu’en est-il aujourd’hui du débat sur le multiculturalisme ?

Prenons une de ses porte-paroles les plus populaires dans l’intelligentsia anglo-saxonne, la romancière Zadie Smith. Avec son premier roman, Sourire de loup, en 2000, elle a connu, à 25 ans, un immense succès. Elle y décrivait sa vie de fille d’un couple mixte (son père est anglais, sa mère jamaïcaine) dans un quartier populaire du Nord-est de Londres, Kilburn. Elle n’avait rien publié depuis 7 ans et est à nouveau dans les librairies avec un nouveau roman, Swing Time. Les critiques jugent ce dernier d’une tonalité beaucoup plus mélancolique. « On me dit que les romans de ma jeunesse étaient ensoleillés et que ceux de ma maturité sont assombris de nuages », dit-elle. Ca peut tenir au fait que les années ont passé. Mais c’est surtout parce que l’Angleterre de ma jeunesse a changé de manière inquiétante. Ce qui semblait possible aux gens comme moi leur est à présent à nouveau contesté."

"Certains hommes blancs éprouvent la nostalgie d’un passé idéalisé. Pas étonnant : ils jouissaient alors d’énormes privilèges, alors que les gens de ma couleur n’étaient pas autorisés à boire au même robinet qu’eux… Je ne suis pas dupe. Je ne prétends pas que mes ancêtres, en Afrique de l’ouest, étaient innocents. Ils ont mis en esclavage et vendu leurs voisins, leurs cousins. Mais qu’on ne vienne pas me parler constamment de l’échec du projet multiculturel." Les Grecs de l’Antiquité, qui avaient la même langue, la même culture et adoraient les mêmes dieux se sont entre-tués durant les guerres du Péloponnèse. Et sans remonter au V° siècle avant Jésus-Christ, je connais, par mon mari, qui est né en Irlande du Nord, la violence criminelle qu’ont exercés catholiques et protestants dans ce pays, alors qu’ils appartenaient à la même ethnie, parlaient la même langue et prétendaient adorer le même Dieu…

Dans le discours du Prix Welt Literatur, à Berlin, en juin 2015, Zadie Smith le disait aussi : pour écrire mes premiers livres, je me suis servie de ce que je connaissais : la vie, à Londres dans un environnement où je ne trouvais pas étrange de côtoyer des musulmans pakistanais aussi bien que des Juifs de Lettonie. « Les gens vivaient côte-à-côte de manière relativement paisible ». Je décrivais, dit-elle, la réalité du multiculturalisme ; je n’avais nullement le désir de m’en faire le champion. Quand les gens me disent que le projet multiculturaliste a échoué, ils sous-entendent non seulement que la politique qui portait ce projet n’a pas marché, mais que les êtres humains eux-mêmes ont changé ; qu’ils sont redevenus incapables de vivre côte-à-côte pacifiquement, malgré leurs différences. Ce n’est donc pas que le monde que je décrivais qui aurait été illusoire, c’est simplement que le progrès n’est jamais permanent. Pour la romancière, nous serions engagés dans une époque de régression. Les deux héroïnes de son dernier roman sont des amies d’enfance, toutes deux métisses, dont la trajectoire va diverger. A lire lorsqu’il sera traduit en français.

Et dans le camp d’en face, je vous citerais un universitaire noir américain, le professeur d’économie Walter E. Williams. Pour lui, le multiculturalisme a échoué partout où il a été mis en pratique. Pourquoi ? Parce que l’agenda multiculturel a de fait abandonné la défense des libertés individuelles au profit de la promotion des identités. On impose aux étudiants nord-américains des séances de sensibilisation à la diversité qui sont de véritables stages d’endoctrinement, dit-il. Les gens doivent être traités sur un plan d’égalité en tant qu’êtres humains et en tant que citoyens, quelle que soit leur culture ou leur religion. Les personnes ont des droits inaliénables mais ceux-ci ne doivent rien à leurs appartenances culturelles. En outre, selon Walter E. Williams, on ne saurait mettre toutes les cultures sur le même plan ni s’interdire d’en juger équitablement ni les contenus, ni les effets sur ceux qui les pratiquent. Sinon, on ne dispose plus de base conceptuelle à partir desquelles condamner les mutilations sexuelles infligées aux petites filles, ou les mariages forcés. On a le droit d’être en désaccord avec les pratiques choquantes et de le faire savoir.

Le regretté (et génial) Christopher Hitchens disait : « Lorsque quelqu’un me dit que j’ai blessé ses sentiments, je lui réponds : j’attends d’entendre votre point de vue. Aujourd’hui, les gens s’imaginent que s’être senti offensé constitue un argument. » Il faisait écho à cette forte maxime de son maître à penser George Orwell : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. »

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