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Un graffiti sur un mur de Montreuil

Capitalisme : la grande stagnation ?

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Les grandes innovations technologiques sont déjà derrière nous. Les vieux pays industrialisés sont condamnés à une croissance molle. Le capitalisme peut-il s'en remettre ?

Un graffiti sur un mur de Montreuil
Un graffiti sur un mur de Montreuil Crédits : BOB DEWEL - AFP

Marx, il y a un demi-siècle, a prédit l'effondrement imminent du capitalisme, miné par ses "contradictions internes". Il incombait au prolétariat, de mettre fin à la dernière société antagoniste de l’histoire… Aucune des principales prophéties de Marx ne s’est réalisée. Les masses ne se sont nullement « paupérisées ». Au contraire, rappelle utilement Joy Appleby, l’adoption de l’économie de marché a permis à 300 millions d’Asiatiques – Coréens, Chinois, Indiens – de sortir de la pauvreté et d’atteindre, en une génération, le niveau de vie des classes moyennes occidentales. Le rôle joué par les réformateurs Deng Xiaoping et Manmohan Singh mérite ici d’être rappelé.

Cependant un certain nombre de symptômes inquiétants montrent que la crise révélée par l’affaire des subprimes en 2008 est loin d’être résorbée. Personne ne peut dire que le capitalisme est à l’agonie, mais il est assurément malade.

Pourquoi ? Quels sont ces symptômes ?

Le capitalisme, on l’a rappelé, repose sur l’existence et l’élargissement d’une classe moyenne dont le pouvoir d’achat augmente avec régularité. Or, cette middle-class subit, aux Etats-Unis, une lente érosion. Si l’on prend pour critère un revenu par ménage entre 2 fois supérieur et 2/3 inférieur au revenu médian, seuls 50,6 % des Américains appartiennent désormais à la middle-class. Elle sera bientôt minoritaire. Or, elle constitue la base sociale du régime capitaliste.

Si la classe moyenne fond, c’est parce que les inégalités de revenus ont explosé. Aux Etats-Unis, les 10 % situés au sommet de la hiérarchie des revenus sont parvenus à doubler leurs gains au cours des trente dernières années, tandis que celle des 60 % situés à la base n’ont pas progressé d’un pouce. Et lorsqu’on prend les 1% les plus riches, voire la petite couche des ultra-riches, l’enrichissement est encore plus spectaculaire, comme l’a montré Piketty. En 1978, les dirigeants des plus grandes sociétés gagnaient 30 fois plus que leur employé moyen. A présent, c’est 296 fois plus, selon Robert Reich, l’ancien ministre du Travail de Bill Clinton. Le capitalisme, prétend ce dernier, dans son livre, Saving Capitalism, a « fait une embardée en faveur d’une super-élite ».

Or, le capitalisme moderne est basé sur la mobilité sociale ascendante. Les Américains ont une expression qui synthétise cette idéologie : « work hard, get ahead » Travaillez dur et vous réussirez. Mais l’époque où l’on pouvait espérer rejoindre la catégorie des riches par ses efforts semble terminée.

En réalité, cela fait déjà longtemps que le niveau de vie des classes moyennes stagne dans les anciens pays industriels. Mais cela a été compensé – et masqué - par une fuite dans l’endettement. Le crédit a été utilisé comme « palliatif » pour calmer le sentiment de (dépréciation sociale). La crise de 2008 a été surmontée en aggravant considérablement cet endettement, public mais aussi privé. Une véritable bombe plane au-dessus de l’économie américaine : les dettes accumulées par les étudiants, estimées à plus de 1 100 milliards de dollars….

Mais le plus inquiétant, c’est la panne de croissance que nous promettent plusieurs experts. L’économiste Tyler Cowen a publié en 2011 un court essai qui est devenu un best-seller. Son titre ? La grande stagnation. Comment l’Amérique a mangé les fruits des branches basses de l’histoire moderne, est tombée malade et finalement se sent mieux. L’année suivante, un autre économiste, Robert Gordon, publiait L’ascension et la chute de la croissance américaine. Les niveaux de vie depuis la Guerre de Sécession. Les deux livres se rejoignent pour prédire aux vieux pays industriels une longue période de croissance ultra-faible. Parce que les grandes innovations, qui ont stimulé l’économie à partir entre 1870 et 1970 – électricité, automobile, avion, radio, télévision, ordinateur sont derrière nous. Nos économies ont atteint un « plateau technologique ». La révolution numérique, finalement, n’aura pas un impact comparable sur la productivité du travail. La preuve : la croissance américaine, qui naviguait au rythme de 2,3 % l’an au cours du dernier demi-siècle, se traîne aux alentours de 0,9 % depuis le début du XXI°. L’Europe de l’ouest connaît, elle aussi, une croissance poussive. Les investissements en recherche et développement sont faibles. Et le vieillissement des populations va provoquer une baisse du nombre d’heures travaillées par personne. Et le niveau d’éducation et de formation ne peut guère progresser qu’à des coûts exorbitants.

Or, notre système repose sur l’accoutumance à une croissance vigoureuse. Elle est indispensable pour payer les intérêts des énormes dettes publiques, accumulées pour régler la crise de 2008. Mais aussi pour faire face au vieillissement des populations et à la hausse du coût des soins médicaux provoquent. Partout, dans nos vieux pays, on constate une progression constante des budgets sociaux. Sans croissance, ces dépenses cesseront bientôt de pouvoir être financées ; ou bien, elles le seront au détriment des revenus.

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