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Les journalistes sont-ils trop près des lieux de pouvoir au point de donner à voir le monde à l’opinion publique avec des lentilles qui ne superposent plus ?

Quand la crise de défiance médiatique devient un stress test pour nos démocraties

5 min
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On a longtemps employé le terme de polarisation au sujet de l'électorat. Dans certaines démocraties, celui-ci semble carrément exploser... avec comme conséquence de rendre compliquée la charge de gouverner. Dans ce phénomène de fragmentation extrême, les médias ont-ils une part de responsabilité ?

Les journalistes sont-ils trop près des lieux de pouvoir au point de donner à voir le monde à l’opinion publique avec des lentilles qui ne superposent plus ?
Les journalistes sont-ils trop près des lieux de pouvoir au point de donner à voir le monde à l’opinion publique avec des lentilles qui ne superposent plus ? Crédits : Busakorn Pongparnit - Getty

« Pour des raisons que je ne m’explique pas, nous avons assisté, au cours des récentes décennies, à une explosion épistémique. Différentes régions et différentes sous-cultures en Amérique voient à présent la réalité à travers des lentilles qui _ne se superposent plus_. On y donne aux événements des sens radicalement différents » écrivait récemment un des meilleurs éditorialistes des Etats-Unis, David Brooks dans un article intitulé "The Media is Broken"

En effet, selon Brooks, les médias sont face à une crise sans précédent. Jusqu’à une période relativement récente, ils s’adressaient à l’ensemble de la population – et surtout leurs récepteurs recevaient ces flux d’information de manière relativement homogène. Les citoyens de nos démocraties partageaient, selon la métaphore de Brooks, les "mêmes lentilles"

Tel n’est plus le cas. Les journalistes le constatent, parfois avec effarement : les faits qu’ils rapportent parce qu’ils les ont établis, provoquent dans des fractions de l’opinion, des effets radicalement contraires à ceux qu’ils avaient imaginés. Et de citer cette forte réflexion du philosophe Aldous Huxley : "L’expérience, ce n’est pas ce qui vous arrive, c’est ce que vous faites de ce qui vous arrive." Autrement dit, le sens que vous donnez à ce que vous apprenez. Les lentilles au travers desquelles vous percevez la réalité. 

Or, celles-ci sont de plus en plus conditionnées par le lieu où vous vivez. Cela n’est pas réservé aux Etats-Unis : le choix électoral correspond de plus en plus à la géographie. Partout, le clivage central tend à opposer dorénavant les habitants des métropoles bien desservies aux laissés-pour-compte des petites villes et des territoires ruraux. 

Entre médias et réseaux sociaux : un clivage dommageable pour la démocratie

Et là, David Brooks se livre à une étonnante introspection. Nous autres, journalistes influents, éditorialistes de renom, dit-il, nous nous sommes rapprochés des lieux géographiques du pouvoir, ceux où sont prises les décisions. Washington, Londres, Paris…. Or, en réalité, ces décisions politiques influent de moins en moins sur le comportement électoral. Nous devrions être plus attentifs, conclut-il, à la manière dont les choses sont perçues localement. 

Il est nécessaire que les médias soient plus divers, non seulement sur le plan idéologique, mais culturellement. Qu’ils se décentralisent. Sinon, la césure entre médias légitimes et réseaux sociaux risque de s’aggraver. Et la démocratie en pâtira.

Alexandra Borchardt, chercheuse en journalisme à l’Institut de journalisme de Reuters d'Oxford fait un constat assez semblable. Elle aussi constate que, selon les médias que vous consultez, votre point de vue sur les événements politiques qui ont lieu dans votre pays, varie énormément. 

Le « nouvel environnement numérique multimédias » a permis à tout un chacun de donner son opinion. Et nous avons d’abord pris cela pour une avancée de la démocratie. Mais la démocratie n’est pas la foire d’empoigne, où chacun peut donner son avis sans rien y connaître, ni avoir de comptes à rendre en cas d’erreur. C’est un système de gouvernement dans lequel les peuples confient un exercice limité du pouvoir à des personnalités reconnues pour leur expérience, afin qu’elles promeuvent leurs intérêts nationaux. Un système dans lequel les pouvoirs se limitent mutuellement en s’équilibrant. 

Des nouvelles logiques du clic qui profitent aux populistes

Les nouveaux médias obéissent à une tout autre logique. Celle du clic et de l’effet de masse. ils peuvent aider à des mobilisations ponctuelles. Mais ils ils ne permettent pas leur institutionnalisation. Et ils minent la confiance des gouvernés envers les institutions. 

Les politiciens populistes étaient parfaitement en phase avec leur fonctionnement et ils se sont servis des réseaux sociaux pour accéder, ici ou là, au pouvoir. Un des effets pervers de ce système, c’est que les personnalités les plus talentueuses commencent à déserter et les médias et la politique… Ils n’ont pas envie de devenir des cibles sur les réseaux sociaux, où il y a trop de coups à prendre.

Une crise de défiance médiatique devenue un stress test pour la démocratie

Alexandra Borchardt plaide pour deux solutions pratiques : primo, il faut pratiquer ce qu’elle appelle "un journalisme de solutions". Informer sur les changements possibles et positifs. "Les jeunes en particulier, relève-t-elle, semblent lassés d’une tendance à la négativité." Les médias doivent, en outre, demeurer fidèles à leur vocation démocratique ; celle-ci consiste à fournir aux électeurs une information fiable sur les "problématiques urgentes". 

Enfin, il faut améliorer ce qu’elle appelle "l’éducation aux médias". Afin de "combattre la désinformation à l’ère du numérique", il faut équiper les utilisateurs d’Internet des capacités de distinguer l’information véritable de la rumeur et de l’intox. Solution qui lui semble plus réaliste que de tenter d’imposer aux réseaux sociaux le respect de règles déontologiques, bien difficiles à mettre en œuvre. « Les démocraties du monde entier sont actuellement soumises à un stress test. » 

Nous autres journalistes, avons pour responsabilité de les aider à tenir bon.

par Brice Couturier

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