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 Quelle est l’influence de la religion sur les conceptions économiques elles-mêmes ?

Economie : quel rôle joue la religion dans la théorie ?

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On sait depuis Max Weber le rôle joué par l’esprit de certaines religions dans le développement de l’économie. Plus récemment, un professeur d'économie à Harvard a relancé le débat en soutenant que la conception américaine de l'économie politique aurait été influencée par les églises évangéliques.

 Quelle est l’influence de la religion sur les conceptions économiques elles-mêmes ?
Quelle est l’influence de la religion sur les conceptions économiques elles-mêmes ? Crédits : Irishblue - Getty

Depuis Max Weber, les sociologues n’ont cessé d’interroger le rôle joué par l’esprit de certaines religions dans le développement de l’économie. Mais quelle est l’influence de la religion sur les conceptions économiques elles-mêmes ? Certes, la science économique s’est développée à partir du XVIIIe siècle et à partir d’une conception du monde marquée par les Lumières et le rationalisme. Mais le fondateur de cette discipline lui-même, l’Ecossais Adam Smith, avait jugé nécessaire de faire précéder son essai sur l’origine de la richesse des nations une Théorie des sentiments moraux. Il ne séparait pas l’économie de l’éthique. La réduction de l’humain à l’homo economicus purement calculateur de son avantage maximal est plus récente. Et Kenneth Arrow, Prix Nobel d’économie en 1994, a écrit : "une large part de l’économie dépend, pour sa viabilité, d’un certain degré, même limité, d’engagement éthique. Le comportement individuel purement égoïste est incompatible avec une vie économique quelle qu’elle soit."

Benjamin M. Friedman, professeur d’économie à Harvard, vient de relancer le débat sur l’influence de la religion sur la pensée économique avec la parution d’un ouvrage qui porte significativement le même titre qu’un autre essai, publié en 1926, Religion and the Rise of Capitalism. Il y répond notamment à une question qui n’a cessé de se poser aux sociologues travaillant sur les Etats-Unis : pourquoi ce pays, qui se veut à l’avant-garde de l’Occident et qui dispose d’immenses ressources, a-t-il toujours pâti d’un système de protection sociale très inférieur aux Etats-providences d’Europe occidentale et nordique ? Pourquoi les électeurs du bas de l’échelle des revenus ont-ils tendance à voter pour le parti qui promet aux riches – qu’ils ne sont pas – des allègements d’impôts ? Pour Benjamin Friedman, la réponse est dans la religion. Et plus précisément du côté des évangéliques qui représentent un quart de la population. Ces sectes exercent une influence sur la pensée économique américaine à trois niveaux.

Primo, les évangéliques se sont écartés de la doctrine de la prédestination des calvinistes. On se souvient des grandes difficultés qu’avait rencontré Max Weber à concilier l’idée que le Salut, pour ces protestants, est une grâce divine à laquelle l’homme ne saurait participer par ses propres mérites, avec l’esprit d’entreprise et l’activisme relevés également par lui chez ces protestants. La doctrine de la prédestination aurait dû, logiquement incliner au fatalisme comme l'a fait remarquer Ernst Troeltsch. Pour Friedman, les Américains, de manière générale, croient aux possibilités ouvertes aux individus dans leur "pays d’opportunité"

Et leur confiance en leur capacité personnelle à améliorer leur situation matérielle par leurs propres efforts contraste à la fois avec la réalité d’une société où l’ancienne mobilité sociale n’est plus au rendez-vous et où une bonne partie de la population croit, par contre à la "destinée manifeste" de la nation. Lorsque les Etats-Unis sont entrés en guerre contre l’Allemagne nazie, le leader évangélique Harold Ockenga a eu ces mots : "C’est presque comme si Dieu avait reporté tous ses espoirs sur l’Amérique". Et quarante ans plus tard, Ronald Reagan pouvait encore s’exclamer sans faire rire : "Comment pouvons-nous douter que, seule la Divine Providence a placé ce pays, cette île de liberté ici, comme un refuge pour tous les gens qui, à travers le monde, désirent respirer librement." Les Américains pensent que leur destin individuel est entre leurs seules mains, mais que celui des Etats-Unis est entre celles de Dieu. 

Secundo, le vieux fond de "volontarisme protestant" incite à se méfier des gouvernements forts. Les religions sont ainsi conçues comme des obstacles nécessaires à la tendance spontanée du pouvoir politique à s’étendre sans cesse. Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, s’émerveillait du rôle joué par les paroisses protestantes dans le développement de la démocratie locale. En outre, les églises américaines ont toujours considéré que l’assistance sociale leur incombait à elles et non à l’Etat fédéral. Francis Wayland, l’un des plus célèbres économistes américains de la première moitié du XIXe siècle, écrivait dans ses Eléments d’économie politique, "soulager les malades, les indigents, les démunis, est un devoir religieux et devrait être, par conséquent, comme tout devoir religieux, accompli de manière volontaire." Pasteur méthodiste et anti-esclavagiste, il allait devenir président de l’Université Brown et l’une des figures de l’église baptiste. Certes, le mouvement religieux protestant baptisé Social Gospel, à la fin du XIXe siècle exigea une intervention plus importante de l’Etat dans l’aide sociale. Mais il faut se souvenir qu’il y eut, dans les années trente, une forte opposition protestante au New Deal. Aux yeux de nombreuses églises, l’Etat social rooseveltien constituait une "usurpation" des fonctions relevant des organisations religieuses.

Tertio, ce qui distingue les évangélistes américains, c’est le pré-millénarisme. Les adventistes, pentecôtistes, baptistes, etc. croient à un retour en personne et relativement imminent de Jésus sur terre. Cette Seconde Venue est censée provoquer une rupture complète dans la trame de l’histoire humaine et signifier mille ans de bonheur. Dans ces conditions, on conçoit que l’humble tâche d’apporter un peu de bien-être matériel aux personnes dans le besoin apparaisse comme secondaire et même frivole…

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