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Manifestation d'étudiants de l'université du Maryland
Épisode 1 :

La politique des identités joue-t-elle contre l'esprit critique ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Un article signé par deux chercheurs américains a connu un tel écho depuis sa parution en 2015 qu'il révèle l’ampleur du malaise que provoque, dans le corps enseignant, les exigences croissantes des étudiants du supérieur aux Etats-Unis en matière d'attention et de respect de leur identité.

Les étudiants américains sont-ils devenus terriblement "susceptibles" ?
Les étudiants américains sont-ils devenus terriblement "susceptibles" ? Crédits : SDI Productions - Getty

The Coddling of the American Mind, signé de Jonathan Haidt et Greg Lukianoff et paru il y a cinq ans dans la revue The Atlantic, a connu un tel écho dans les milieux universitaires que ses auteurs en ont développé les idées dans un livre qui porte le même titre. De quoi s'agit-il ?

En octobre 2015, une étudiante prénommée Olivia, née aux USA de parents émigrés du Mexique, écrivit une lettre à la doyenne de son université, le Claremont McKenna College de Los Angeles. Elle s’y disait triste de constater que les Latinos étaient nombreux parmi les personnels subalternes de son université – jardiniers, concierges, mais rares parmi le personnel administratif et surtout dans le corps enseignant. Elle avait, disait-elle, l’impression d’être elle-même, en tant qu’étudiante, en quelque sorte surnuméraire ; acceptée pour remplir le quota de Latinos, exigé par la politique de diversification des admissions de l’Université.

La doyenne, Mary Spellman, lui répondit : "Merci de m’avoir écrit. Nous avons beaucoup à faire en tant qu’université et en tant que collectivité. Voudriez-vous discuter avec moi un de ces jours de ces sujets ? Ils sont importants à mes yeux et l’équipe éducative et moi-même, nous travaillons à mieux servir les étudiants, spécialement ceux qui ne rentrent pas dans le moule du Claremont McKenna. J’adorerais en parler davantage avec vous." 

"Je ne rentre pas dans le moule"...

Que croyez-vous qu’il arriva ? Olivia se sentit insultée par l’évocation d’un "moule" à laquelle elle semblait ne pas correspondre. Elle ne répondit donc pas à la lettre de Mrs Spellman. Mais plusieurs semaines après, elle entama, sur Facebook, a une campagne contre la doyenne. Une copie de la lettre, à ses yeux, insultante, était accompagnée du commentaire "Je ne rentre donc pas dans le moule de notre cher Claremont McKenna. Sentez-vous libres de partager." 

Tout le campus fut bientôt en émoi. Des manifestations furent organisées en soutien à Olivia. Deux étudiants entamèrent une grève de la faim. Les cours furent perturbés. On réclamait le renvoi de la doyenne "insensible" à la souffrance de l’étudiante. Mrs. Spellman avait pourtant fait preuve d’une empathie manifeste et d’un désir sincère d’aider l’étudiante à se sentir plus à l’aise dans l’université. 

Olivia, victime de biais cognitifs ?

Mais Olivia, comme la majorité de ses condisciples, avaient succombé à plusieurs des biais que liste que le psychologue Jonathan Haidt dans un livre dont je vais vous parler cette semaine. Filtrage négatif : sélectionner les faits de manière à ne conserver que ceux qui vont dans le sens de la perception catastrophique d’une situation. Blaming, difficile à traduire. Rendre une personne en particulier responsable de nos sentiments négatifs. Et surtout, emotional reasoning, raisonner de manière émotionnelle, un terme forgé par Aaron Berck, pour désigner le fait de confondre avec la réalité les sentiments qu’un fait a produit en nous. 

Quelque chose d’étrange est en train de se passer dans les collèges et les universités américaines. Un mouvement se lève, sans direction et conduit largement par des étudiants, pour nettoyer les campus des mots, des idées et des sujets qui pourraient causer un malaise (discomfort) ou offenser.

C’est ce qu’écrivait le psychologue Jonathan Haidt, dans un article co-écrit avec Greg Lukianoff, paru en septembre 2015 dans la revue The Atlantic. Greg Lukianoff est le président d’une ONG qui défend les libertés académiques, la Foundation for Individual Rights in Education. Cet article a été le plus consulté depuis la création de The Atlantic, créé en 1857. 

L’écho qu’a rencontré cet article témoigne de l’ampleur du malaise que provoque, dans le corps enseignant en particulier, les exigences croissantes des étudiants du supérieur aux Etats-Unis en matière de protection. 

L'esprit critique, difficilement compatible avec la politique des identités

Traditionnellement, l’enseignement, en Occident, reposait sur la méthode socratique. Il était censé développer l’esprit critique et encourager la remise en cause des idées reçues. C’est devenu plus que jamais nécessaire à l’ère de Donald Trump et des fake news. Mais que faire lorsque les étudiants affirment se sentir personnellement affectés, perturbés, voire agressés par des opinions, des idées, des livres, des faits qui ne cadrent pas avec leur vision du monde ? C’est particulièrement vrai, alors que les clivages politiques d’autrefois ont cédé la place à la politique des identités.  

Une partie des croyances que nous croyons personnelles proviennent, en réalité, d’allégeance à des groupes d’appartenance. A l’heure des réseaux sociaux, nous partageons, nous propageons et défendons les valeurs et les idées de ces groupements. Dans ce contexte, faire preuve d’esprit critique, c’est manquer de loyauté envers le groupe d’appartenance. 

C’est pourquoi Orwell devrait, plus que jamais, nous servir de boussole, lui qui enseignait à ne jamais manquer à la vérité, même si la révéler était susceptible de nuire à son propre camp. Il a écrit que lorsqu’il a essayé de publier – longtemps en vain - La ferme des animaux, une critique féroce du communisme soviétique, ses amis de gauche, et pas seulement les communistes, ont tenté de l’en dissuader. « On vous avertissait tant publiquement qu’en privé, que cela « ne se faisait pas ». Ce que vous disiez était peut-être vrai, mais c’était « inopportun » et cela « faisait le jeu » de tel ou tel intérêt réactionnaire. » Ecrit-il en 1945.

Mais pouvait-il imaginer le niveau extravagant de censure qui règne actuellement sur les campus anglo-saxons. Et qui devrait nous inquiéter, puisque nous finissons bien souvent par nous aligner sur les modes intellectuelles venues d’Outre-Atlantique. Je reparlerai demain du livre qu’ont publié Haidt et Lukianoff, suite à leur fameux article de The Atlantic.

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