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Chine, 2) L'alliance contre-nature des confucéens et de la Nouvelle Gauche.

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Les communistes chinois n'ont guère ménagé les tenants de la tradition confucéenne dans le passé. Aujourd'hui, la Nouvelle Gauche fait front commun avec les traditionalistes, face à l'ennemi commun - l'occidentalisation.

Deux universitaires américains spécialistes de la Chine, Jennifer Pan et Piqing Xu, ont publié l’an dernier une étude, China’s intellectual spectrum, qui a fait beaucoup de bruit dans le milieu des sinologues. En se basant sur une étude de contenus des réseaux sociaux chinois et d’une batterie de statistiques, ils ont tenté d’établir une cartographie de ces courants. On peut en distinguer trois principaux : un regain confucéen, une nouvelle gauche et un libéralisme occidentalophile.

Les confucéens qui ont le vent en poupe actuellement en Chine continentale s’opposent aux « néo-confucéens », qui ont eu leur heure gloire plus tôt au XX° siècle, mais qui ont dû s’exiler à Taiwan ou à Hong Kong après la prise du pouvoir par les communistes. Les Chinois continentaux reprochent à ces « néos » d’avoir combiné l’enseignement originel de Confucius avec la philosophie occidentale, le réduisant ainsi à une forme de morale personnelle. Les partisans d’une restauration confucéenne défendent, à rebours, un confucianisme politique, illustré notamment par l’idée du wangdao ou voie royale, qui permet de décider si un pouvoir est juste. Xi Jinping est favorable à cette restauration d’un confucianisme épuré de ses emprunts supposés à la philosophie occidentale. Il défend le principe d’une méritocratie qui tourne le dos à la démocratie occidentale et, en particulier, au principe majoritaire.

Nos modernes confucéens – Jiang Qing, le fondateur de l’Académie confucéenne de de Yangming, Chen Ming, Kang Xiaoguang, prônent le respect des traditions, un retour à la morale et aux communautés de base - la famille, au premier chef - ébranlées par les années du boom économique. Ils encouragent, de manière générale, l’obéissance au pouvoir en place dans la mesure où il est exercé par des chefs vertueux et non pas issu du suffrage populaire. Et surtout une réhabilitation de la culture nationale traditionnelle. Hostiles à l’extension des droits civils et à la démocratie constitutionnelle, qu’ils assimilent à l’Occident, ils sont nationalistes. Pour Jiang Qing, par exemple, « les Occidentaux confondent la satisfaction des désirs et le sens de la vie ». Et la démocratie, c’est « la promesse de satisfaire ces désirs égoïstes ». Et Chen Ming fait l’éloge de la Chine traditionnelle, où « les relations sociales étaient stables, et reposaient davantage sur la coopération que sur la concurrence. » Une bonne partie de la population chinoise continentale, qui a le sentiment d’avoir perdu ses repères au cours des années 90, s’y reconnaît et plébiscite ce retour aux valeurs authentiquement nationales.

De son côté, la Nouvelle Gauche est bien représentée parmi les intellectuels et les universitaires. Ses figures de proue sont des économistes, comme Wang Shaoguang et Justin Yifu Lin, des politologues, comme Cui Zhiyuan, des philosophes, comme Liu Xiaofeng. Ils réclament un renforcement de l’Etat et son retour au socialisme, un contrôle plus vigilant des dissidents, une politique étrangère musclée. C’est un courant très hostile à ce qui est perçu comme une occidentalisation de la Chine. Un éditorial paru dans Global Times et titré : « Nous ne voulons pas devenir une colonie culturelle de l’Occident » donne le ton. Ce courant est porté par une grande partie de la population, indignée par les très fortes inégalités de revenus et de fortunes provoquées par la politique menée dans le passé récent.

Ces deux courants sont profondément nationalistes. C’est un retournement de tendance. Entre 1980 et 2000, la plupart des intellectuels étaient favorables à la démocratie libérale, au règne de la loi contre l’arbitraire et au libre marché. Le vent a tourné. Aujourd’hui, ces idées, qui étaient celles des animateurs des manifestations de la place Tian’anmen, sont considérées comme des « valeurs occidentales », étrangères à l’histoire nationale et inadaptées aux besoins de la Chine actuelle. Il convient de leur opposer les « valeurs asiatiques ». Il faut « reconfucioniser la Chine » pour Kang Xiaoguang. Et plusieurs promoteurs de la Nouvelle Gauche font l’éloge de Mao Tsé Toung.

Le paradoxe, relevé par de nombreux commentateurs, c’est la convergence de ces deux courants, que tout, dans le passé, avait démontré incompatibles. Comme l’écrit Taisu Zhang, durant tout le XX° siècle, les forces de gauche, progressistes, n’ont cessé de batailler contre le confucianisme, auquel elles imputaient l’arriération civilisationnelle de la Chine. Ainsi le Mouvement du 4 mai, dans les années 20, était marqué par une virulente hostilité envers la tradition confucéenne. Quant à la Révolution culturelle, l’un de ses slogans était « Critiquer Lin Piao, critiquer Confucius ». De leur côté, les confucéens, lorsqu’ils ont été associés au pouvoir, durant la dynastie Qing, ont favorisé non pas les gouvernements autoritaires et éclairés, mais des pouvoirs limités et décentralisés. Comment expliquer cette convergence contre-nature ?

C’est que ces deux courants se retrouvent face à un ennemi commun : la gauche et les confucéens ont, en effet, le sentiment d’avoir été mis sur la touche à la fin du XX° siècle. Le courant dominant, alors, était une version chinoise du libéralisme, tant en politique qu’en économie. Ce qui unit ces deux courants, pour Taisi Zhang, c’est « le refus de l’Autre, de l’Occident ». Cela explique pourquoi les « gauchistes » sont devenus tolérants envers une tradition qu’ils ont violemment combattue. Et les confucéens prêts à décerner des brevets de vertu à un pouvoir communiste qui ne les a guère ménagés dans le passé.

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