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Comment d'anciens dissidents ont-ils pu se muer en leaders autoritaires ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Un fil conducteur : "l'homo sovieticus" de Zinoviev

Comment devient-on Viktor Orban ? Comment passe-t-on, au cours d’une vie politique, du statut de dissident pourchassé par la police politique à celui de leader autoritaire, théoricien de la « démocratie illibérale » ? C’est à ce grand mystère que tente de répondre Holly Case, professeure d’histoire européenne à l’Université de Cornell.

Nous avons affaire, écrit-elle sur le site Aeon, à une nouvelle catégorie de politiciens. Ce ne sont plus les dictateurs d’autrefois, mais « de nouveaux autoritaires ».

L’autocrate des régimes totalitaires était « un père exigeant ». Staline, Hitler, Mao avaient « l’amour vache » et ils réclamaient qu’on se conforme à l’idéal qu’ils avaient fixé pour objectif à des peuples considérés comme leurs « enfants ». Ces pères sévères étaient omniscients, omnipotents et omniprésents. Ils savaient tout de nos pensées secrètes, ils disposaient d’un pouvoir absolu, et leur image, obsédante, était partout – en statues sur les places, en bustes de plâtre dans les administrations, en portrait dans les salles à manger. Ils étaient écrit-elle, un « ersatz de Dieu ».

Les leaders illibéraux, ceux qu’elle appelle donc « les nouveaux autoritaires », sont beaucoup plus discrets que les duce et les Grands Timonniers d’autrefois. Jaroslaw Kaczynski, le véritable maître de la Pologne actuelle, se contente de la fonction officieuse d’éminence grise de son Président de la République et de sa Première ministre. Ils sont aussi beaucoup moins exigeants : ils n’aspirent pas à transformer les gens, selon un idéal « dhomme nouveau » stalinien ou de « surhomme » hitlérien. Ils ne cherchent pas non plus à imposer des modes de penser révolutionnaires et extravagants, ou à organiser les rituels insupportables qu’infligeaient à leurs peuples les régimes totalitaires. Pas d’enthousiasme sur commande, ni de défilés en l’honneur du Leader Suprême ! Tant qu’on n’appartient pas aux cercles, très fermés, du pouvoir, le droit de critiquer fait même l’objet d’une certaine tolérance. A condition, bien sûr, que les médias grand public, soient tenus en main par les amis du régime…

Bref, les « nouveaux autoritaires » se sont alignés sur les méthodes éducatives des pères de notre époque, libérale et permissive. Les camps de concentration ont disparu, parallèlement aux corrections à coups de martinet. Plus question de façonner la pâte humaine d’après quelque modèle idéal ; plus question non plus d’exiger le sacrifice du présent au nom de « l’avenir radieux ». Au contraire, le nouveau leader autoritaire nous dit : je connais ton vrai moi et je vais t’aider à le protéger contre ces étrangers qui entendent bouleverser ton identité. Non seulement, il n’a pas de vision d’un « homme nouveau » et n’entend nullement bâtir une société radicalement différente, mais il promet le contraire : conserver et protéger la société, voire rétablir les mœurs d’autrefois.

Pourtant, suggère Holly Case, les sujets des nouveaux leaders autoritaires demeurent marqués par l’expérience du totalitarisme. Surtout, par la période du « totalitarisme aux dents pourries » - pour reprendre l’expression forgée par le dissident polonais Adam Michnik, pour caractériser la période postérieure à 1970, dans les démocraties populaires.

C’est alors que naît, dans les pays du bloc soviétique, un « homme nouveau », très éloigné des rêves prométhéens du communisme bolchevique : « l’homo sovieticus » d’Alexandre Zinoviev. Ce resquilleur professionnel, habitué à survivre grâce au marché noir, était d’un cynisme absolu. Après avoir fait beaucoup d’efforts pour croire au communisme, il ne croyait plus en rien. En outre, après avoir tenté en vain d’atteindre l’idéal stakhanoviste du travailleur de choc, il était devenu un flemmard professionnel : « ils font semblant de nous payer, on fait semblant de travailler », entendait-on fréquemment sur place. L’homo sovieticus était doté d’une personnalité schizophrénique : il était à la fois un critique ironique et fataliste du régime, et un délateur occasionnel auprès de la police secrète.

Mais l’itinéraire personnel de Zinoviev, souligne Holly Case, est extrêmement révélateur. Car cet ancien dissident, après avoir émigré à l’ouest, a changé progressivement de ton. Il est devenu un défenseur du communisme soviétique, puis l’un des chantres du dictateur nationaliste serbe, Slobodan Milosevic.

Or, toujours d’après Holly Case, c’est avec ce dernier que se produit la mutation du leader post-totalitaire en dirigeant autoritaire populiste. La défense de la nation remplace le prolétariat international. Mais « l’Occident » demeure l’ennemi. Hier, parce qu’il complotait contre la patrie des travailleurs. A présent, parce qu’il conspire la destruction de la nation, son engloutissement dans un ordre supra-national - l’Union européenne.

Le leader d’autrefois vantait les merveilles de l’avenir, celui d’aujourd’hui renvoie le peuple à son passé – glorieux, ou, mieux encore aux défaites et aux souffrances…

« En lieu et place de l’idéologie, le nouvel autoritaire offre ce paradoxe : une dissidence consacrée et approuvée par l’Etat. » A l’Union européenne, qui lui apparait comme un vecteur de libéralisation, il oppose son illibéralisme. Les « nouveaux autoritaires », écrit-elle encore sont ainsi le produit de l’extinction de l’idéologie de l’homme nouveau, jumelée au succès des dissidents de la Guerre Froide. » Le fantôme de l’homo sovieticus se devine derrière le supporter des régimes autoritaires de type nouveau : son scepticisme radical et son habitude de se plaindre et de râler ont trouvé un nouveau porte-parole…

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