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Menaces, corruption et clientélisme font souvent partie de l'arsenal politique des leaders populistes
Épisode 1 :

Une méthode simple, en trois préceptes-clé

5 min
À retrouver dans l'émission

Dans son essai "Comment conduire un pays à sa perte", l'éditorialiste turque en exil Ece Temelkuran réagit avec un humour amer à la manière dont la Turquie a été progressivement mise au pas par le président Recep Tayyip Erdogan. Et résume, en trois préceptes-clé, la méthode des leaders populistes.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un voyage officiel à Rome en février 2018
Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un voyage officiel à Rome en février 2018 Crédits : Alessandra Benedetti - Corbis - Getty

La célèbre éditorialiste turque Ece Temelkuran a dû s’exiler pour échapper à la dictature islamiste de l’AKP dans son pays. Dans Comment conduire un pays à sa perte, elle analyse la façon dont un leader populiste déboussole ses adversaires. Et développe quelques points forts de la méthode : notamment le "respect" qu'il exige, qu'elle compare à celui exigé par les "parrains" de la mafia. Elle montre enfin comment les leaders populistes affolent le langage, afin de démontrer que leur audace est sans limites.

Précepte n° 1 : se réclamer du vrai peuple

Premier précepte à l’usage de l’homme fort populiste : afficher la volonté de "nettoyer le marigot politique". Comme Trump, débarquant à Washington où il est détesté, les élus de l’AKP se présentent comme des provinciaux qui vont chasser les élites de la capitale. Ils parlent au nom du "vrai peuple", se proclament représentants de la nation authentique, que les élites mondialisées des métropoles, "l’establishment", comme ils disent, ont trahie. Lopez Obrador, au Mexique, a coutume d’opposer "le bon peuple" qui l’acclame sur les places aux "élites conservatrices" qui bloquent ses initiatives délirantes.

Et de fait, les mouvements populistes recrutent leurs premiers électeurs dans les petites villes et parmi les couches de la population qui luttent contre la précarité. Le ressort principal est le sentiment d’humiliation ressenti par des dizaines de millions de gens. 

L’homme ordinaire a besoin d’un berger pour le guider vers la grandeur. Il savait à quel point c’est humiliant et décevant de réaliser que vous n’êtes que médiocre dans un monde où l’on ne cesse de vous répéter que vous pouvez devenir ce que vous voulez. (…) Ce n’est pas votre faute leur disait-il. C’est eux qui nous ont empêchés de devenir grands. Ece Temelkuran

Le leader populiste sait témoigner du respect pour les simples gens, ceux que la diplômée Hillary Clinton a eu la sottise de qualifier de "déplorables"

Précepte n°2 : exiger le respect mais humilier les puissants

Le leader populiste prétend, comme Orban, éprouver du respect pour les "vrais gens" ; mais il exige aussi le "respect" pour sa propre nation. Comme le souligne Ece Temelkuran, le mot respect, dans sa bouche, prend le sens menaçant qu’il a dans la mafia : exiger le "respect" comporte une menace implicite de recours à la force physique pour y contraindre le récalcitrant. Erdogan s’exprime comme un Michael Corleone quand, furieux que l’Allemagne et les Pays-Bas interdisent à ses fonctionnaires de venir appeler ses ressortissants dans ces pays d’émigration à voter pour l’AKP : "Si l’Europe continue comme ça, aucun Européen ne pourra plus marcher nulle part dans la rue sans être en danger."

La prétention des leaders populistes de bousculer les élites établies, de renverser la table politicienne avec cynisme et mauvais goût, plaît, au début. Bien au-delà des rangs du mouvement et de ses partisans. Voir humilier les puissants est un spectacle savoureux…

Précepte n°3 : affoler le langage

Deuxième étape : "détraquer la raison et affoler le langage". Parvenu au pouvoir, le leader populiste montre aux spectateurs ébahis qu’il ose brailler n’importe quelle contre-vérité. Son impudeur et son aplomb démontrent la particularité de son emprise : elle s’étend jusqu’au langage. 

On présume que le continent américain a été découvert par Christophe Colomb en 1492. En fait, des érudits musulmans sont arrivés sur le continent trois cent quatorze ans avant Christophe Colomb. En 1178. Dans ses Mémoires, Christophe Colomb mentionne l’existence d’une mosquée au sommet d’une colline, au large des côtes de Cuba. Recep TayyipErdogan, le15 novembre 2014

Qu’un chef de gouvernement d’un pays moderne, à la population éduquée, fasse ce genre de déclaration extravagante suffit à affoler les boussoles, à détraquer le sens logique. Un tel culot inquiète. On se demande à quelle nouvelle extrémité politique, à quelle nouvelle provocation s’attendre. "Dans la langue russe actuelle, lit-on dans Surviving Autocracy de Masha Gessen, tout le vocabulaire qui a trait aux principes et aux idéaux, après avoir été galvaudé pendant des décennies, est tombé en désuétude. (…) Un mot comme démocratie ne peut être prononcé qu’avec un sourire en coin. » Cité dans le magazine Books.

"Il n'y a pas de faits, il n'y a que des opinions"

On dit de Donald Trump qu’il est capricieux comme un enfant. Que c’est à ce titre qu’il s’autorise ses impudents et célèbres mensonges. Mais cette manière de faire des pieds-de-nez à l’exactitude s’inscrit dans le cadre d’une stratégie délibérée. "Un homme qu’on ne peut raisonner est un homme qui fait peur" a écrit Camus. 

"Cause toujours !" semble répéter l’homme fort populiste à ses contradicteurs. Lors de sa conférence de presse du 9 janvier 2018, le premier ministre thaïlandais Prayuth Chan-ocha a installé son portrait grandeur nature devant un micro et a lancé aux journalistes venus l’interroger : « Posez donc toutes les questions que vous voulez à ce gars-là… » Puis, il a quitté la salle.

Le leader populiste ne se situe pas sur le même terrain cognitif que ses adversaires. "Il n’y a pas de faits, il n’y a que des opinions" disent les partisans d’Orban, en Hongrie. Une méthode inspirée de Steve Bannon. L’effet sur les élites du savoir est garanti : ils se sentent soudain déconnectés, laissés-pour-compte et comme en retard d’une réalité nouvelle

On s’épuise en tentatives de rétablissement des vérités objectives. Avant de renoncer par lassitude : à quoi bon convaincre un partisan islamiste de la théorie de la "terre plate" ? Un évangéliste créationniste qui croit que les hommes ont cohabité avec les dinosaures ?

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