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Crise des migrants, crise de l'euro : quand l'Allemagne confond ses intérêts et ceux de l'UE

5 min
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La chancelière "post-moderne" dissimule son autoritarisme et son opportunisme politique derrière les bons sentiments et l'apparence de la générosité.

- Angela Merkel se présente donc à à un 4° mandat, parce qu’elle n’est pas remplaçable. Et pourtant, les Allemands ne sont pas tous ravis de ses performances à la tête du pays.

Et si l’on veut entendre un son de voix polémique, on se reportera avec intérêt à l’article que Wolfgang Streeck signe dans le tout dernier numéro de la revue Le Débat. L’auteur, directeur émérite de l’Institut Max Planck de Cologne et auteur d’un essai remarqué, Du temps acheté, la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, y trace un portrait peu flatteur de la chancelière en « dirigeante post-moderne ». Ce qu’il entend par là, c’est une capacité à se maintenir au pouvoir au moyen de changements de caps imprévisibles ; une politique au fil de l’eau, qui tente d’épouser les mouvements d’opinion en mettant à profit les crises – y compris celles qu’on a soi-même provoquées. Et il étudie, de ce point de vue, deux cas d’école. La crise des migrants et celle de l’euro.

La crise des migrants, d’abord. Dans un premier temps, Merkel constate l’émotion soulevée en Allemagne par la photo du petit garçon noyé, le corps échoué sur une plage turque. Elle comprend le bénéfice que peut tirer son gouvernement d’une déclaration d’ouverture des frontières. Elle-même et Schäuble viennent de se faire traiter de nazis par les gauches européennes pour leur gestion de la crise grecque. La Willkommenskultur des Allemands permettra de donner une leçon à l’Europe entière. Elle confortera les Allemands dans la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.

Au passage, Merkel tend une main en direction des Verts, avec lesquels elle caresse l’idée d’une alliance politique, renforcée depuis l’abandon du nucléaire. Abandon, là aussi, décidée sur un coup de tête, suite à la catastrophe de Fukushima. Quant au patronat allemand, il appuie fortement cette politique d’accueil parce qu’il flaire la bonne aubaine : selon la rumeur, les réfugiés seraient essentiellement originaires de Syrie, et parmi eux, se trouveraient de nombreux ingénieurs et médecins…

La chancelière, écrit Streeck, a « camouflé en politique de l’asile et des réfugiés », ce qui était, en réalité, une politique de l’immigration de travail. Celle-ci est sans doute une nécessité démographique pour l’Allemagne. Même si la suite a démontré que très peu de migrants étaient aptes à travailler rapidement en Allemagne afin d’en soutenir les caisses de retraites…. Mais la chancelière n’a tenu aucun compte du fait que la situation démographique et celle du marché du travail est très différente, en Europe, selon les Etats. L’intérêt de l’Allemagne est celui de l’Europe. Elle a décidé pour tout le monde.

Et, à son habitude, la chancelière se sert d’un mouvement d’opinion pour court-circuiter toutes les instances politiques responsables. Il n’y eut ni décision collective de son gouvernement, comme c’est la règle en Allemagne, ni débat au Parlement. « Cela fait un bon moment que Merkel ne gouverne plus comme le chef d’un régime parlementaire, mais comme un Président disposant de pouvoirs d’urgence », écrit Streeck.

Lorsque l’opinion se retourne, à la suite des agressions de Cologne, que les capacités d’accueil de l’Allemagne sont manifestement débordées, la chancelière opère un tournant à 180 °. Après avoir tenté d’imposer à ses partenaires européens – qu’elle n’avait pas songé à consulter – de partager les conséquences de sa propre politique, elle ferme les frontières, adoptant elle-même la politique qu’elle venait de déclarer « impossible ». Mais ses partenaires avaient fait savoir à l’Allemagne qu’ils ne pouvaient s’engager sur le principe d’un pourcentage de migrants à accueillir chez eux, tant que la chancelière refusait de s’engager, de son côté, sur un plafond de migrants.

Face à leur refus, elle s’en va négocier en tête-à-tête avec Erdogan le contrôle des flux migratoires vers l’Europe. Ipso facto, « les frontières européennes deviennent les frontières allemandes ». Elle, qui s’était montrée hostile à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, déclare les négociations réouvertes, sans aucune consultation de ses partenaires européens.

Le « Merkelspeak », écrit Wolfgang Streeck est « un double langage ». "Un mélange difficile à démêler d’intérêt égoïste et de sentimentalité", « une autosatifaction hégémonique ».

Et la crise de l’euro ? Quels sont les torts de la chancelière, selon Wolfgang Streeck ?

Au lieu de laisser les pays trop lourdement endettés faire défaut – et contraindre ainsi les prêteurs téméraires assumer leurs pertes – Angela Merkel organise leur renflouement à ses conditions : des politiques d’austérité qui, loin d’améliorer leur compétitivité, la plombe et entravent leur croissance. Plus leur croissance est faible, moins ils parviennent à rembourser. C’est le cercle vicieux.

Derrière l’apparence de solidarité envers les endettés, laisse entendre Streeck, il y a l’intérêt bien compris de l’Allemagne : si on avait laissé les marchés se débrouiller et accepter les lourdes pertes qu’ils méritaient, les primes de risque sur les dettes publiques des autres pays auraient été revues à la hausse. Or, l’Allemagne aussi est endettée. En faisant mine de chercher à résoudre les problèmes des autres, on songe à son intérêt bien compris. On l’a bien vu lorsqu’ont été entrepris les crash tests des banques en Europe. Les Allemands ont fait en sorte que la situation désastreuse de leurs Caisses d’épargne régionales ne soit pas évoquée.

Enfin, Angela Merkel porte ainsi une responsabilité écrasante dans la décision de la majorité des électeurs britanniques de quitter l’UE. Car les Anglais ont voté contre deux choses : la politique migratoire et la politique budgétaire préconisées toutes deux par l’Allemagne.

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