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De la trahison

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le dernier livre d'Avishai Margalit tente une analyse morale de la trahison.

- De la trahison. C’est le titre du nouvel essai publié par Avishai Margalit. Plusieurs de ses précédents livres ont été publiés par les éditions Climats. Celui-ci le sera probablement. Que peut-on en dire ?

Avishai Margalit a écrit, dans un de ses précédents livres, qu’on pourrait classer les philosophes en deux familles ; en fonction de leurs abréviations préférées. Vous auriez ainsi les philosophes du i.e. et ceux du e.g. Comme vous l’avez peut-être remarqué, ces deux latino-anglicismes apparaissent de plus en plus souvent dans les ouvrages savants. Tous ceux qui les emploient connaissent-ils leur signification exacte ? Le premier i.e. pour id est remplace notre c’est-à-dire. Le second, e.g., vaut pour exempli gratia ou par la grâce de l’exemple et pourrait être remplacée par notre par ex..

Reste que la distinction fonctionne bien : on a, en effet, des philosophes spécialisés dans la définition, la compréhension et d’autres qui préfèrent partir de cas concrets. Des doctrines qui cherchent à dégager l’essence d’un objet et d’autres qui posent des archétypes. Et comme le remarque Michael Walzer, dans l’article qu’il consacre, dans la New York Review of Books, au nouveau livre d’Avishai Margalit, celui-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Pour nous parler de la trahison, son sujet, il se sert, en effet, de cas concrets pris dans l’histoire, la littérature, les faits divers et sa vie personnelle. L’actualité politique de son pays se devine toujours en toile de fonds de la réflexion de cet universitaire israélien de renommée internationale. Dans son précédent livre, Du compromis et des compromis pourris : réflexions sur les paix justes et injustes, ce moraliste tentait de dégager les bases éthiques d’un compromis de paix avec les Palestiniens.

Il montrait, en particulier, que la justice et la paix, tous deux désirables, ne sont pas nécessairement compatibles. Et que certaines paix, obtenues en violant la justice, sont immorales. Exemple classique : les accords de paix de Munich avec Hitler en 1938. Ou encore : l’engagement, pris à Yalta, de livrer à Staline tous les prisonniers de guerre soviétiques se trouvant sur le territoire des Alliés à la fin des hostilités. L’immense majorité étaient destinée à mourir dans les camps de concentration du Goulag.

Pour traiter de la trahison, Margalit commence par poser une distinction entre relations denses et relations légères. Les relations denses sont celles que nous entretenons avec nos amours, notre famille et nos amis. Au-delà, commencent les liens qui nous unissent aux personnes avec lesquelles nous partageons un idéal commun, une patrie, ou une religion. Au coeur de ces relations denses, il y a une mémoire collective partagée. Elle établit la possibilité de la fraternité, ce tiers terme de notre devise républicaine. Pour Margalit, c’est l’éthique qui commande nos relations denses.

La moralité concerne celle que nous entretenons avec l’humanité dans son ensemble. Là commencent les relations légères. Et là encore, il peut y avoir conflit : la moralité nous interdit le type de connivence que réclament parfois des compagnons qui nous veulent leurs complices. Exemple : l’Affaire Dreyfus. Au nom de l’éthique patriotique et de la solidarité de corps, on exigeait des officiers qu’ils sacrifient un innocent pour sauver l’honneur de la patrie.

Quelles sont les institutions soudées par les relations les plus denses, selon Margalit ? Les sectes, les maffias, les ligues extrémistes. Elles imposent à leurs membres des relations d’une grande intensité. Parce qu’elles font passer la dimension du symbolique et du sacré avant leur intérêt économique bien compris, elle sont incapables de passer des compromis. Elles sont promptes aussi à dénoncer, en leur sein, les « traîtres ». Margalit, lui, plaide, une fois encore, pour la transaction, la conciliation, le moindre mal. Moins la relation est dense, moins tombent les accusations de trahison. En politique, il est pour le compromis social-démocrate.

En politique, où et quand commence la trahison ? Réponse de Margalit : en temps de guerre, on éprouve un besoin vital de pouvoir faire confiance à ses concitoyens ; et plus encore aux institutions chargées de nous défendre. Le philosophe israélien consacre plusieurs pages au maréchal Pétain : a-t-il trahi, comme le disait de Gaulle ? Ou a-t-il sincèrement cru pouvoir épargner à ses compatriotes une catastrophe « à la polonaise » ? Après un débat très argumenté, le verdict tombe. Pétain a trahi la volonté générale française. Il a trahi la communauté de mémoire de la République.

Pourquoi trahit-on ? Généralement pour de l’argent ou pour des avantages. Le cas Judas. Mais, aux yeux de Margalit, il est pire encore de trahir par conviction. Car cela confère au traître les avantages d’une posture morale. La ferveur politique, alors, s’apparente à celle qu’on rencontre dans l’univers religieux. Les espions qui trahissent par idéal sont moralement plus condamnables, et en tous cas, plus dangereux que ceux qui sont mus par le simple appât du gain.

Margalit estime qu’en Occident, la trahison amoureuse, autrement dit l’adultère, l’abandon de sa religion pour une autre ou pour aucune, autrement dit l’apostasie, la désertion de sa patrie pour des cieux plus commodes, ne font plus l’objet de la même réprobation qu’autrefois. C’est peut-être aussi que nos relations sont moins denses que par le passé. Les personnalités « liquides », décrites par Zygmunt Baumann ne connaissent ni attachements durables, ni fidélité. Et cela contribue à fragiliser nos sociétés face aux sectes politico-religieuses qui veulent leur disparition.

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