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De l'usage des fausses nouvelles dans la guerre mondiale de l'information

6 min
À retrouver dans l'émission

Avec des scénarios invraisemblables, on peut truquer des élections, mais aussi déclencher des guerres !

Hier, je vous ai cité un article de Laurie Penny, paru dans l’hebdomadaire de gauche britannique The New Statesman. Cette essayiste et célèbre blogueuse féministe demandait qu’on appelle un chat un chat et que « l’Age de la post-vérité » soit rebaptisé franchement « l’Age des foutaises » the Age of bullshit.

Un joli mot vulgaire, bullshit. Conneries, foutaises, foutage de gueule, balivernes. S’il y a un philosophe contemporain qui a réfléchi à ce mot, c’est Harry G. Frankfurt, auquel il a consacré un livre, On bullshit. En 2005. Succès phénoménal. Paru en français sous le titre « De l’art de dire des conneries ». Introuvable, il mériterait d’être réédité.

Frankfurt y distinguait clairement le menteur de ce qu’il appelle « l’artiste en fumisteries ». Le premier sait fort bien ce qu’est la vérité et il la viole délibérément afin de tromper son public. Le second s’en moque et ne croit pas à l’existence de la vérité ; il prend appui sur des demi-vérités et des demi-mensonges pour édifier ses histoires. Il a tant brouillé les limites entre les deux qu’il ne sait plus lui-même s’il ment ou s’il dit vrai. Son discours est élaboré en fonction des croyances de son interlocuteur et de ce qu’il entend lui extorquer. Pour sa défense l’artiste en fumisteries, poussé dans ses retranchements et mis en face de ses fariboles, vous déclare souvent que « le système est pourri » et qu’il ne fait que chercher à tirer son épingle du jeu. C’est le mensonge généralisé des élites, en quelque sorte, qui le contraint lui-même à mentir. Facile excuse !

Frankfurt est l’un des premiers à avoir dénoncé le risque que fait courir à nos sociétés l’indifférenciation croissante de la vérité et du mensonge. « Les civilisations n’ont jamais connu et ne connaîtront jamais la prospérité sans disposer d’une masse d’informations factuelles fiables, écrit-il. Elles ne peuvent rester en bonne santé si elles sont contaminées par le virus redoutable de croyances erronées. » (34) En effet, au plan individuel, « nous ne pouvons agir en confiance et avec des chances raisonnables de succès, que si nous disposons d’informations suffisantes. » (49)

Sans un accord préalable sur le sens des mots et la réalité de faits bien établis, il n’y pas de société démocratique possible. En leur absence, ne reste plus que le recours à une autorité extérieure et surplombante, laquelle impose ses vérités à la société et se porte garante d’une réalité ; mais se réserve le pouvoir de la nommer.

C’est ce qu’ont compris ceux qui ont pour projet de nous affaiblir, parce que nous sommes, malgré tout, des démocraties ; et qu’ils redoutent la contagion des idées démocratiques pour leur propre pouvoir. Je veux parler de la guerre de l'information.

Peter Pomerantsev, un spécialiste de la Russie, chercheur au think tank Center for European Policy Analysis, décrit les méthodes utilisées par le pouvoir russe pour manipuler l’opinion des pays où celle-ci peut se former librement, comme les nôtres.

Ainsi, de l’affaire du vol MH17 Amsterdam-Kuala Lumpur, abattu au-dessus de l’est de l’Ukraine par un missile russe BUK le 17 juillet 2014. La commission d’enquête internationale qui a rendu son rapport en septembre 2016 a abouti aux mêmes conclusions que le Bureau Néerlandais de sécurité : le missile a été tiré depuis le territoire contrôlé par des séparatistes ukrainiens pro-russes.

Mais durant les mois qui ont suivi cette bavure russe, le Kremlin a multiplié les versions alternatives. L’avion aurait été abattu par les Ukrainiens qui l’auraient pris pour un avion de combat russe. Les Etats-Unis l’auraient pris pour cible parce qu’ils croyaient que Poutine était à bord. Les cadavres retrouvés auraient été amenés d’ailleurs, afin de tromper l’opinion mondiale, etc. Comme l’explique Pomerantsev, ces opérations de « tromperie institutionnelle » ne cherchent pas tant à imposer une version alternative à la réalité, qu’à saturer l’opinion publique en suggérant qu’il n’y a pas de vérité, que tout est également fantaisiste, que chacun a bien le droit de proposer la version qui convient à ses intérêts.

Et l’on retrouve l’idée de « post-vérité ». Laurie Penny écrit à propos de la « stratégie en galerie des glaces de la Russie de Poutine » : « une explosion de fausses nouvelles et de trolls entretenus en ligne soutient le régime - pas simplement en déversant la propagande du Kremlin, mais en faisant en sorte que les citoyens n’accordent plus une confiance entière à quoi que ce soit, lu ou entendu. » Faire croire que tout le monde manipule la vérité est une manière de faire accréditer ses propres mensonges.

Le professeur de philosophie morale australien Peter Singer revient dans un article récent sur les fausses nouvelles à usage électoral : la liberté de parole peut-elle protéger l’introduction de mensonges délibérés ?

Premier constat : à cause de l’internet, les rumeurs les plus folles se propagent de manière virale. En outre, l’usage de « _bots_ », ces programmes qui relaient et répandent les messages dans le « paysage narratif » sur lequel se livre dorénavant la guerre de l’information crée l’illusion que des milliers de gens ont repris le message.

Les grands médias s’acharnent à faire du « debunking » (de la démythification). C’est en pure perte : les gens ne les lisent plus. Nous avons affaire à une désinformation active. Il y a quelques jours, le ministre de la Défense pakistanais Khawaja Asif a menacé Israël d’une frappe nucléaire. Il avait été victime d’un faux, selon lequel Israël envisageait une attaque nucléaire contre le Pakistan. Les rumeurs les plus folles peuvent dorénavant déclencher des guerres….

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