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Déclin de la social-démocratie : le regain des sentiments identitaires

5 min
À retrouver dans l'émission

Les clivages perçus en termes d'inégalités socio-économiques favorisent la gauche. Lorsque ce sont les identités culturelles qui sont mises en avant, c'est la droite qui en bénéficie.

Le glissement de l’électorat traditionnel de la gauche vers les partis populistes, tel qu’on l’a observé en Grande-Bretagne avec le Brexit, ou aux Etats-Unis, avec la victoire de Trump sur Hillary Clinton, est-il inexorable ? Comment les partis sociaux-démocrates peuvent-ils espérer enrayer leur déclin ?

Deux résultats électoraux récents ont semblé marquer un coup d’arrêt à cette hémorragie. D’une part, la présidentielle autrichienne où le candidat d’extrême droite, Norbert Hofer, a été finalement battu par un écologiste indépendant, Alexander van der Bellen par 53 % contre 46. Mais on remarque aussi, à l’occasion de cette élection, l’effondrement du parti social-démocrate, SPÖ, alors qu’il était encore le premier parti du pays aux législatives de 2006.

Aux Pays-Bas, un autre coup d’arrêt a été donné, cette fois, à la montée en puissance du mouvement xénophobe de Geert Wilders. Son parti de la liberté n’a progressé que de 3% depuis 2012. Avec 13 % des suffrages, il obtient un score très inférieur à ce qui lui promettaient les sondages. Cette maigre progression a été beaucoup commentée, ce qui a éclipsé le beau succès remporté par les écologistes de la Gauche Verte, les GroenLinks (9 %) et les sociaux-libéraux de D66 (12 %). Deux partis de gauche pro-européens. Mais là encore, c’est au détriment du Parti travailliste, qui s’est effondré, tombant à moins de 6 %. Il semble que les partis sociaux-démocrates voient partir leurs électeurs, les uns vers de nouveaux partis de gauche, plus sensibles aux thèmes environnementaux et à l’obtention de nouveaux droits et de nouvelles libertés ; les autres, vers la droite nationaliste.

« Partout, les sociaux-démocrates sont pris entre deux feux », commente Ben Cullimore, jeune politologue, sur le site Huffington Young Voices. Les travaillistes néerlandais, qui tournaient habituellement autour du quart des votes, ont été obligés de gouverner en coalition avec les partis de droite et du centre, puisque le système électoral local est proportionnel. D’où une certaine usure du pouvoir. Et leur électorat, éclate comme, on l’a vu, dans de nombreux autres pays européens ; selon le même clivage. Le vote ouvrier et blanc passe à l’extrême droite, du côté de Wilders. La classe moyenne éduquée et libérale les quitte pour la Gauche Verte ou les sociaux-libéraux. Les électeurs des minorités ethniques eux-mêmes ne les soutiennent guère. Dans certaines grandes villes, comme Rotterdam, ils ont créé leur propre parti, comme les Turcs avec Denk.

Et Ben Cullimore fait une comparaison avec la situation grecque. C’est la décision de soutenir un gouvernement de droite qui a provoqué l’effondrement du PASOK. Les électeurs de gauche ne le lui ont pas pardonné et se sont retrouvés en masse derrière Syriza. En Espagne aussi, le PSOE est en pleine déconfiture. Il n’y a plus guère qu’en Allemagne que le SPD résiste bien, malgré son association avec la droite au pouvoir. C’est un cas assez unique : le parti de la gauche radicale, die Linke, n’est jamais parvenu à inquiéter le SPD.

Les sociaux-démocrates auraient-ils mal saisi les évolutions de la société ? Cela expliquerait-il leur usure électorale ? C’est la thèse défendue par de nombreux analystes. Paul Mason l’a illustrée dans The Guardian. « La social-démocratie paraît privée des ressources intellectuelles nécessaires à son redressement, » écrit-il. Pourtant, dans les années 80, elle avait su trouver une nouvelle fonction et s’adapter à un nouvel électorat. De « parti de protection de la classe ouvrière », qu’elle avait été traditionnellement, elle était devenue le parti – je cite qui « réglemente le capitalisme dans son propre intérêt. »

Mais elle n’a pas su comprendre ni maîtriser le tournant pris par ce capitalisme durant la fin du XX° siècle. L’économiste turco-américain Dani Rodrik estime ainsi que « le principe de la libre circulation des capitaux (notamment à court terme) adopté en tant que norme par l’UE, l’OCDE et le FMI a sans doute été la décision la plus catastrophique pour l’économie mondiale depuis des décennies. » Or, poursuit-il, il a été pensé et mis en œuvre non par des idéologues libéraux, mais bien par des technocrates français proches du Parti socialiste : Jacques Delors à la Commission européenne et Henri Chavranski à l’OCDE. Idem aux Etats-Unis, où ce sont des technocrates proches du Parti démocrate, comme Lawrence Summers, qui se sont fait je cite « les hérauts de la dérégulation financière ».

Pas étonnant que les électorats se vengent sur la gauche de décisions dont les conséquences incombent aux siens…

Deuxième cause de la désaffection des électeurs pour la gauche, selon Dani Rodrik, la question de l’immigration qui – je cite encore – « a éclipsé les autres chocs résultant de la mondialisation. « Le sentiment d’une menace liée à l’afflux massif d’immigrés et de réfugiés en provenance de pays pauvres et de culture très différente creuse la fracture identitaire que les politiciens d’extrême droite savent parfaitement exploiter. »

En effet, explique Rodrik, la révolte populiste contre les élites prend des formes très diverses : du rejet des partis de gouvernement à l’exigence d’un contrôle démocratique sur les élus. Mais la principale, c’est la réaffirmation des identités nationales ou régionales. Or, si les clivages pensés en termes d’identité culturelle ont toujours favorisé la droite, les oppositions formulées en termes de classes sociales favorisent la gauche. La mondialisation a provoqué deux effets majeurs : de fortes inégalités et l’éclatement des sociétés en inclus et précaires, d’une part, et la montée des sentiments d’appartenance identitaire, de l’autre. La malchance de la gauche, c’est que la seconde prédominent, dans l’esprit des électeurs – et que, jusqu’à présent, elle n’a pas su y répondre de manière appropriée.

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