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Déclin de la social-démocratie : son électorat a éclaté

6 min
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D'un côté, les gagnants de l'intégration européenne et de la mondialisation. Cosmpolites, ils aspirent à des réformes libérales. De l'autre, des catégories populaires fragilisées, en demande de sécurité.

Le parti travailliste britannique, autrefois l’un des plus puissants partis de gauche en Europe, connaît une crise existentielle. Mais les autres partis de gauche européens ne se portent guère mieux.

En effet, le déclin de la social-démocratie semble général et n’épargne plus aucun des partis qui s’en réclame en Europe. Pour certains, ce courant politique, axé sur l’amélioration constante des systèmes de protection sociale et sur la redistribution des revenus, était menacé depuis la crise de 1974. C’est la thèse que soutient, par exemple, Sheri Berman, professeur de sciences politiques, dans un article mis en ligne sur le site de la London School of Economics. Durant les Trente Glorieuses, écrit-elle, les partis de la gauche gestionnaire avaient su accompagner les évolutions du capitalisme, atténuer ses effets les plus déstabilisants. Mais à partir du milieu des années 70, ces partis sociaux-démocrates n’auraient plus proposé que des « mesures d’arrière-garde », tout juste bonnes à retarder des évolutions sur lesquelles ils avaient renoncé à garder prise. La croissance s’essoufflant, il y aurait eu de moins en moins à redistribuer. C’est ainsi, poursuit-elle, qu’a pu se développer un « capitalisme sans entrave ». Lequel a suscité la création de bulles financières ; leur explosion a provoqué la crise de 2008 – qui a profité à l’extrême droite

Version contredite par d’autres analystes sur le constat suivant : au tournant du millénaire, en 1999/2000, la gauche était au pouvoir, seule ou en coalition, dans presque tous les pays d’Europe. C’est ce qu’écrit notamment Tony Barber dans le Financial Times. Lionel Jospin en France, Gerhard Schröder en Allemagne, Tony Blair en Grande-Bretagne, Giuliano Amato en Italie, pour ne citer que les principaux pays d’Europe occidentale, témoignaient de la faveur des sociaux-démocrates auprès de l’électorat. La Suède, la Grèce, l’Autriche et le Portugal étaient également gouvernées par la gauche.

C’est donc plus récemment que quelque chose s’est détraqué. Que peut-on mettre en cause ?

Là-dessus, les avis divergent. Pour certains, la vocation redistributrice des partis de gauche a été contrariée par le ralentissement des gains de productivité et par les contraintes budgétaires imposées par l’Union européenne. Les partis sociaux-démocrates se sont illustrés parmi les plus solides soutiens d’une construction européenne qu’ils s’étaient engagés à rendre plus sociale. Or, l’UE est perçue par une partie de leur électorat comme le « cheval de Troie de la mondialisation » et non comme un système de protection collectif. En outre, ces mêmes électeurs, frustrés de voir renflouer les banques par les Etats, alors que stagnaient les revenus des ménages, se seraient vengé sur les partis de gauche.

On met également en cause les politiques de 3° voie (la ligne Blair-Schröder), trop favorable aux marchés et à la libéralisation des échanges. « Une politique pour temps calmes, mais mal équipée pour faire face aux crises, telle que celle de 2008 », selon Tony Barber.

A l’appui de cette thèse, on note que, dans plusieurs pays, les partis de gauche classiques ont été remplacés par des mouvements plus radicaux. Cas de Espagne (où Podemos s’est substituée au PSOE) et en Grèce (où Syriza a chassé le PASOK). Mais cette règle est loin d’être confirmée dans toute l’Europe. Dans certains pays, la gauche de gouvernement est tout simplement en voie de disparition ; elle n’a pas été remplacée par une gauche nouvelle et plus radicale – mais par une droite populiste. C’est le cas en Pologne où il n’y a plus aucun représentant de la gauche à la Diète.

En réalité, l’électorat de gauche a éclaté poursuit Tony Barber. Une partie, composée de libéraux aisés et cosmopolites, qui apprécient l’intégration européenne et bénéficient de son ouverture, poussent à des réformes sociétales favorables à l’épanouissement individuel.

Mais cela contribue à éloigner du centre-gauche les précaires aux revenus faibles, dont l’agenda favorise, au contraire, les valeurs culturelles conservatrices et qui se sentent menacés par l’UE et la mondialisation. Conserver ces deux électorats dont les intérêts et l’idéologie divergent apparaît irréaliste. C’est sur la question de l’immigration que se cristallise leur opposition.

On observe à ce sujet des évolutions troublantes. Ainsi, à l’approche des élections en Allemagne, la ligne du parti social-démocrate semble bouger très vite. Le président du groupe parlementaire SPD au Bundestag, Thomas Oppermann a publié récemment un éditorial dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung qui marque un tournant. Il réclame une protection renforcée des frontières de l’Europe et le renvoi en Afrique du Nord des immigrants économiques illégaux, en collaboration avec les pays du Maghreb. « Afin de lutter contre les gangs qui se livrent au trafic d’êtres humains, écrit-il, nous devons saper la source de leur business en renvoyant les réfugiés sauvés en Méditerranée vers l’Afrique du Nord et en pourvoyant à leurs besoins là-bas. » Le SPD prévoit, en effet, dans cet esprit de porter le montant de l’aide au développement de 0,5 à 0,7 % du PIB.

J’ai relevé un article très intéressant dans la revue américaine Foreign Affairs, dans lequel Michael Bröning conseille aux partis sociaux-démocrates européens de méditer sur le destin du Parti travailliste israélien.

Voilà un parti qui a été au pouvoir sans interruption, depuis la création de l’Etat, en 1948, jusqu’en 1977. La victoire de Ehud Barak, en 1999 – toujours 1999, vous avez remarqué… - semblait marquer le grand retour de la gauche au pouvoir en Israël. Il n’en a rien été. Pourquoi ? Parce que les dirigeants travaillistes récents – le syndicaliste Amir Peretz, Shelly Yachimovich, Isaac Herzog – ont fait campagne sur les thèmes économiques et sociaux – le chômage et le coût de la vie. Mais c’est l’insécurité qui préoccupe d’abord les Israéliens. Et là-dessus, la droite leur semble plus rassurante. En Europe aussi, relève Bröning, l’immigration et le terrorisme apparaissent, dans les sondages, en tête des préoccupations. 48 % pour la première, 39 % pour le second. La situation économique, l’état des finances publiques et le chômage sont loin derrière, avec 19, 16 et 15 %. La gauche européenne devrait y réfléchir…

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