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défiance envers les médias : le cas de l'Allemagne

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Le public a le sentiment d'une connivence entre les grands médias et le gouvernement, afin de lui dissimuler une partie de la réalité.

« Lügenpresse, halt die Fresse ! » Presse menteuse, ferme ta gueule ! En français, ça ne rime pas, mais ça demeure… expressif. On peut au moins reconnaître aux manifestants de Pegida, qui ont défilé à Dresde et dans d’autres villes d’Allemagne contre les musulmans, une certaine efficacité lexicale. Mais les historiens ont fait remarquer que le néologisme Lügenpresse, forgée à partir du verbe lügen (mentir) et die Presse (la presse) avait déjà utilisé dans un passé que les Allemands préféreraient oublier. Lügenpresse, c’est, en effet, le mot qu’utilisaient les nazis pour attaquer les journaux qui s’opposaient à eux avant la prise du pouvoir de 1933. « Lügenpresse » s’est d’ailleurs vu décerner le titre de « mot le plus horrible de l’année » par différentes institutions. Ce qui ne l’a pas empêché d’être récupéré par le nouveau parti anti-UE et anti-immigrés Alternative pour l’Allemagne.

Sachant combien est payante, das ce pays, toute « reductio ad hitlerum », l’AfD a, en retour, accusé les principaux médias de connivence, les prétendant soumis à une nouvelle Gleichschaltung. Un mot terrible, lui aussi, qui signifie alignement, mise-au-pas et qui a de bien fâcheuses connotations, puisque c’est celui que les nazis ont utilisé pour leur politique de suppression des syndicats et associations indépendantes. La Gleichschaltung d’aujourd’hui, ce serait la connivence existant entre les principaux médias et le gouvernement pour cacher au public les vérités qui dérangent la Grosse Koalition CDU-SPD. Comme vous le voyez, ça vole bas.

Reste le fait, indéniable, qu’en Allemagne aussi, en Allemagne surtout, on a constaté une forte dégradation de l’image des médias dans l’opinion publique. La couverture tardive et réticente des agressions sexuelles du Nouvel An 2016 a donné lieu à un abondant courrier de lecteurs indignés, dont a rendu compte avec honnêteté der Spiegel. « Les médias ont manipulé leurs compte rendus pour rassurer les gens », écrit ainsi à l’hebdomadaire allemand de référence une lectrice fidèle, résumant une opinion assez répandue. Mais il y a plus grave : des journalistes ont été insultés. Des sites internet ont désigné à la vindicte populaire des listes des journalistes et d’animateurs de télévision jugés manipulateurs.

La crise des migrants et l’accueil réservé par la chancelière à un million de personnes au cours de l’année 2016 a relancé cette mediaphobie. 75 % des sondés estiment qu’on leur a caché la vérité quant au niveau de qualification des migrants et à la surreprésentation des hommes parmi eux, selon l’Institut Allensbach.

Il y a donc bien une crise de crédibilité des médias, en Allemagne. Comment l’explique-t-on sur place ? Et comment y faire face ?

Oui, une telle crise existe bel et bien reconnaît Petra Sorge, rédactrice du magazine de culture politique Cicero, interrogée par le Goethe Institut. Mais cela ne tient pas aux médias eux-mêmes : ceux-ci ne sont que la toile sur laquelle se projettent les luttes culturelles. Or celles-ci se sont intensifiées ces dernières années en Allemagne.. Mais il est vrai, admet Petra Sorge, que les gens ont le sentiment qu’on leur cache des réalités, ou au moins que la présentation des faits est biaisée dans un sens pro-gouvernemental.

« La méfiance et la suspicion sont en hausse », reconnaît également Thomas Meyer, un ancien professeur de science politiques qui fait partie des instances dirigeantes du SPD. « Les médias et la société se mettent à diverger ». Les raisons ? D’une part, « bien des citoyens, comparant leur propre expérience avec l’image de la société que disséminent les mass media, perçoivent que des journalistes, à travers des reportages et des commentaires secrètement partisans, ont tendu à faire de la politique plutôt que de faire leur métier de manière honnête ».

Meyer met également en accusation les talk-shows. Censés aider les gens à se faire leur propre idée, ils ont glissé vers la mise en scène de pures batailles d’égos. Enfin, les gens ont le sentiment que leurs problèmes – insécurité croissante, inégalités et exclusion ne sont pas pris en compte, ou bien seulement de manière marginale.

Tabea Rössner, l’une des porte-paroles des Verts se demande comment faire face à la perte de crédibilité des médias. « L’époque où ces derniers disposaient du privilège d’être seuls à pouvoir interpréter la réalité sociale est terminée " » En Allemagne, comme dans les autres démocraties, les médias traditionnels sont désormais en concurrence avec d’autres sources d’information. Afin de restaurer leur crédit, les médias doivent travailler de manière transparente.

Uwe Krüger, spécialiste des médias à l’Université de Leipzig, n’aime pas l’expression Gleichschaltung qui, comme je le disais, renvoie au passé nazi, mais il admet qu’il y a bel et bien une forme de « coordination volontaire » entre les rédactions des grands journaux allemands. Il rappelle que Frank-Walter Steinmeier, ministre SPD des Affaires étrangères, qui va devenir le président fédéral dans quelques jours s’était étonné de « l’homogénéité » et des « pressions conformistes » existant au sein des rédactions. « Bien sûr, il n’existe pas en Allemagne, un ministère de la Propagande qui coordonnerait les médias et exercerait sur eux une censure, mais il règne bien une forme de conformisme qui émane du milieu journalistique lui-même », selon Krüger. Comme dans toutes les démocraties, la meilleure manière de mettre fin à cette crise de défiance, c’est de favoriser le pluralisme et l’ouverture…

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