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Démocraties illibérales 3) : La réécriture de l'histoire nationale

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Les régimes Orban et Kaczynski s'attaquent à la mémoire des artisans de la transition, du communisme à la démocratie, afin de se présenter eux-mêmes comme les véritables artisans de la rupture avec le passé.

La « démocratie illibérale », telle que l’incarnent Viktor Orban en Hongrie et Jaroslaw Kaczynski en Pologne est-elle un legs du passé, ou un pas dans la direction nouvelle prise par des pays comme la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan ?

C’est la question de fond. Il est trop facile de considérer les assauts lancés par ces gouvernements autoritaires contre la magistrature ou les médias publics comme autant de preuve de l’immaturité politique de leur population. On n’est jamais trop réservé contre la tentation d’essentialiser les cultures nationales. Il n’y a pas de fatalité qui rendrait les pays d’Europe centrale inaptes à la démocratie.

La preuve, dans les deux cas qui nous occupent, en serait fournie par les excellentes conditions dans lesquelles ils ont franchi, en 1989, l’étape délicate de la transition du communisme à la démocratie. C’est dans ces deux pays - et dans ceux-ci seulement - que la passation de pouvoir a pu s’effectuer par une sorte de gentleman agreement.

En Pologne, le Parti communiste, constatant son incapacité à gouverner le pays, invite les dirigeants du syndicat Solidarité en février 1989 à discuter les conditions d’une forme d’association au pouvoir. L’Accord dit « de la table ronde » aboutit aux premières élections semi-libres depuis la prise du pouvoir de l’après-guerre. En juin, c’est un raz-de-marée pour l’opposition : Solidarité rafle tous les sièges disponibles pour une compétition ouverte. Dès le mois d’août, est formé, sous la direction de Mazowiecki, le premier gouvernement non communiste du Bloc soviétique.

Dans le cas hongrois, même « table ronde », associant l’opposition. Et c’est le parti communiste lui-même qui, après avoir abandonné toute référence au communisme, en octobre 1989, déclare le passage du pays au multipartisme. Les premières élections entièrement libres ont lieu en mars de l’année suivante. Elles sont remportées par le Forum démocratique (centre-droit) de Jozsef Antall.

Mais c’est précisément cette sagesse des deux parties, décidées à éviter des affrontements, qui auraient pu se révéler sanglants, qui est à présent reprochée aux héritiers de la transition. Car dans les deux pays, les négociations entre les communistes au pouvoir et l’opposition anticommuniste qui allait les y remplacer ont eu lieu dans une discrétion bien compréhensive ; nul ne pouvait anticiper quelles seraient les réactions du « Grand Frère » soviétique. Depuis, toute sorte de courants d’extrême droite n’ont cessé d’accuser les négociateurs de l’époque et leurs héritiers politiques d’avoir été de mèche avec les communistes. Le mythe du « complot des élites » resurgit régulièrement. Et le FIDESZ d’Orban, comme Droit et Justice de Kaczynski ne sont pas les derniers à le répandre. Ainsi s’expliquent, en particulier, les calomnies visant l’ancien dirigeant de Solidarité et ancien président de la République polonaise Lech Walesa, accusé d’avoir été un informateur secret de la police communiste.

On assiste ainsi dans ces deux pays à une tentative de réécrire l’histoire nationale. Car le déboulonnage de la statue de Lech Walesa vise manifestement à l’édification de celle de Lech Kaczynski, lui aussi ancien président de la République, mais surtout frère jumeau du président du Parti au pouvoir, disparu dans un accident d’avion en 2010. Les travaux produits par l’Institut de la Mémoire Polonaise, organisme officiel, chargé de faire « toute la lumière » sur la période communiste, rappellent parfois les photos truquées de l’URSS stalinienne : de même qu’on effaçait des clichés Léon Trotski et d’autres « épurés », ainsi on cherche à effacer Walesa au profit de Kaczynski, devenu le véritable héros qui aurait terrassé le monstre communiste…. Et la III° République polonaise, celle de Walesa, est invalidée de fait comme une imposture. Un régime imposé au peuple polonais par les élites « cosmopolites » téléguidées par Bruxelles… La preuve ? Donald Tusk, son incarnation, siège à présent comme président du Conseil européen. Comme vous le voyez, tout se tient dans ce scénario paranoïaque.

En Hongrie, l’histoire nationale est l’objet de manipulations de même nature et le passé fait l’objet de reconstructions éminemment politiques. Le gouvernement a créé son propre institut de recherches historiques, Veritas. Celui-ci procède à une odieuse réhabilitation du régime fascisant de l’amiral Horthy, allié de l’Allemagne nazie. L’érection d’un monument ultra-kitsch, aux victimes de l’occupation allemande de 1944, place de la Liberté, à Budapest, a donné lieu à des protestations : la participation du gouvernement des « Croix Fléchées » , ces nazis hongrois, au massacre des Juifs de Budapest en octobre et novembre 1944 est un fait avéré.

Mais dans les deux pays, la nouvelle historiographie tend à présenter les peuples hongrois et polonais uniquement comme des victimes – des nazis, d’abord, des communistes ensuite -, en minimisant ou en niant franchement toute participation au génocide des Juifs.

Nos mémoires nationales, en Europe occidentale, furent héroïques : Napoléon, de Gaulle… Celles des petites nations d’Europe centrale sont victimaires. De leur martyres d’autrefois, réels dans le cas de la Pologne, largement imaginaire dans celui de la Hongrie, leurs gouvernements actuels se servent comme de créances auprès de la Vieille Europe… Ils nous réclament des droits particuliers au nom des souffrances d’autrefois.

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