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démocraties illibérales 4) le modèle Poutine est-il en train de se propager en Europe centrale ?

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Assiste-t-on à la naissance d'une "Internationale illibérale" ?

Assiste-ton à la naissance d’une Internationale illibérale ? C’est la question que posait récemment le politologue polonais Slawomir Sierakowski du think tank polonais de gauche Krytyka Polityczna. Viktor Orban a pu avancer ses pions au sein d’une Union européenne dont il conteste radicalement les valeurs parce qu’il y faisait figure de marginal. Mais à présent qu’il a été rejoint par la Pologne du parti Droit et Justice, et dans une moindre mesure par la Slovaquie de Fico, il peut prétendre proposer un modèle centre-européen, alternatif à celui qu’incarnent les pays fondateurs d’Europe de l’ouest et du Sud.

Le Financial Times se demandait récemment si l’insistance mise récemment par les dirigeants croates pour être reconnus comme centre-européens et non plus balkaniques, ne présageait par un tournant « illibéral » ; et l’alignement de ce pays sur les positions hongaro-polonaises. L’Union démocratique croate (HDZ) développe, en effet, des positions qui sont très proches de celles du FIDESZ de Viktor Orban. Mais la situation à Zagreb est très différente de celle qui prévaut à Budapest. Le HDZ, discrédité pour de graves affaires de corruption, n’a obtenu que 36 % des suffrages aux élections du mois dernier. Il devra donc continuer à gouverner en alliance avec le Most, de tendance catholique et libérale. En Autriche, par contre, une éventuelle victoire de Norbert Hofer, le candidat d’extrême droite, aux présidentielles de décembre, sonnerait comme une nouvelle avancée de l’axe populiste centre-européen.

Dans tous ces pays, on observe un glissement idéologique bien décrit par le politologue Anton Shekhovstov, de l’Institut pour les Sciences humaines de Vienne. On y fait prévaloir les « droits nationaux » sur les droits de l’homme. On y considère que la société multiculturelle qu’ont tenté d’édifier des pays comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, est un échec. D’où leur commune hostilité à la répartition des immigrés par Bruxelles, qu’ils analysent comme une insupportable immixtion dans leurs affaires intérieures.

Comme les populistes, tels que les décrit Jan-Werner Müller, dans son livre Qu’est-ce que le populisme ?, ces régimes prétendent incarner « le vrai peuple » (les « finlandais authenthiques », les « vrais Polonais »). A ce titre, ils revendiquent une espèce de monopole de la représentation populaire : et ils dénoncent leurs concurrents pour l’exercice du pouvoir comme des « ennemis du peuple », des « agents de l’étranger ». Cette hostilité spontanée envers le pluralisme prend plus facilement dans des pays habitués, par des décennies de pouvoir totalitaire, à raisonner en termes d’une opposition radicale entre « nous » (la société) et « eux » (la nomenklatura communiste, imposée sous menace d’une nouvelle invasion soviétique).

Le premier chef d’Etat à avoir pratiqué ce modèle de « démocratie libérale », c’est Vladimir Poutine. Peut-on parler d’une sorte de contagion régionale ?

Sur ce sujet, Viktor Orban et Jaroslaw Kaczynski ne peuvent gère se rencontrer. Car s’il est arrivé au Hongrois de faire l’éloge de l’autocrate russe, le Polonais est un russophobe avéré. N’oubliez pas qu’il est persuadé que c’est Poutine qui a assassiné son frère, le président de la République Lech Kaczynski. Il ne croit pas à la thèse de l’accident d’avion. Il est persuadé que le Kremlin a voulu empêcher son frère de se rendre aux célébrations du massacre de Katyn, l’assassinat sur ordre de Staline de tous les officiers polonais détenus par les Soviétiques (magnifiquement décrit par Wajda dans le film qu’il a consacré à cette abomination)…. Mais comme le dit Shekhovtsov, « c’est une erreur de penser que l’attitude, clairement sceptique, sinon hostile de la Pologne de Droit et Justice envers Moscou est préjudiciable à Moscou. Le but de Poutine n’est pas de susciter un courant de sympathie en Europe, mais plutôt de saper l’unité européenne, de monter les Européens les uns contre les autres. (…) L’arme principale de la Russie dans ses relations avec l’Union européenne, c’est la corruption économique et politique. »

- Que peut faire l’Union européenne pour tenter de rappeler ces pays d’Europe centrale aux normes démocratiques telles que nous les entendons ?

Pas grand-chose, en vérité, parce qu’il est déjà trop tard. Faute d’avoir osé sévir à temps contre Orban, à l’époque où celui-ci était isolé, il devient difficile de le faire contre la Hongrie et la Pologne… D’autant que l’expérience des sanctions financières contre l’Autriche, à l’époque où ce pays était gouverné par une coalition incluant le parti d’extrême droite, FPÖ, ne s’est pas révélée concluante. Ces sanctions, qui ne faisaient que conforter les eurosceptiques dans le pays, et ont dû être levées au bout de 6 mois.

En outre, Bruxelles a affaire à des personnalités très différentes. Orban est un populiste pragmatique, habile à se trouver des protecteurs au sein du Parti populaire européen. Il est surtout désireux de conserver le pouvoir et surfe sur la vague nationaliste plutôt qu’il ne la suscite. A rebours, Kaczynski est un personnage étrange, qui vit seul, confère avec l’âme de son frère jumeau disparu, se tient pour élu pour une mission divine de réhabilitation, qui vise, au-delà de la Pologne, l’Europe entière.

En outre, il faut bien comprendre que cet illibéralisme – qui se traduit notamment par une hostilité envers les minorités ethniques ou les homosexuels n’est pas le fait des personnes âgées, mais plutôt des jeunes. Ce qui nous prépare un avenir… compliqué.

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