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Des histoires de l'Europe

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Quelques titres qui montrent que le genre est ancien.

Une nouvelle Histoire de l’Europe, Europa, notre histoire, vient de paraître. La Fabrique de l’histoire est consacrée, tout au long de cette semaine, à cet événement dont on retrouvera les auteurs demain, chez Emmanuel Laurentin. je vous rappelais, hier, que beaucoup d’autres ouvrages ont été consacrés à l’histoire de l’Europe. J'ai évoqué l’ouvrage publié par François Guizot, en 1840, Histoire de la civilisation en Europe.

Guizot, professeur au Collège de France, était devenu le chef de facto du gouvernement de Louis-Philippe, au moment de la publication en un volume de ses cours de 1828 à 1830. Aussi son histoire de l’Europe s’achève-t-elle prudemment avec le règne de Louis XIV. Ce qui lui permet de se clore sur une exhortation très libérale à refuser « le pouvoir absolu quel qu’il soit ». On sait que Guizot se méfiait de la souveraineté populaire, enclenchée par la Révolution, autant que de la monarchie de droit divin. Les histoires de l’Europe comportent toujours ce genre de leçons, conformes aux idées de leur temps. Et, on le verra, Europa, notre histoire, la dernière en date, ne fait pas exception. L’histoire de l’Europe selon Guizot est une histoire qui mène par une sorte de bienfaisante fatalité, vers la liberté et l’unité – des provinces vers les nations, puis vers le concert des nations européennes. Prélude au Printemps des peuples de 1848.

On conçoit que la seconde moitié du XIX° siècle, consacrée un peu partout à la formation d’une conscience nationale et aux processus d’unification d’Etats comme l’Italie et l’Allemagne ait été l’âge d’or des histoires nationales. Pourtant, en captivité en Allemagne pendant la Première guerre mondiale, un historien belge, Henri Pirenne entreprit une formidable Histoire de l’Europe. Pirenne contredit la thèse classique de la destruction complète de l’Empire romain par les invasions barbares et anticipe celle de « l’Antiquité tardive ». Pour lui, le facteur décisif est la poussée de l’islam jusqu’au Maghreb. Elle provoque le basculement du centre de gravité de l’Europe vers le Nord et la recherche de voies alternatives au commerce méditerranéen. Son fils Jacques complétera son œuvre dans les années 60. Formidable Histoire de l’Europe en 4 volumes, très bien illustrée en noir et blanc, parue dans les années 1960.

L'entre-deux-guerres est une époque marquée par l’horreur de la guerre. Fleurissent les histoires parallèles. Histoire de deux peuples continuées jusqu’à Hitler de Bainville est un classique du genre franco-allemand qui exerça une bien mauvaise influence sur la diplomatie française. Son auteur insistait sur l’intérêt, pour la France, de favoriser un démembrement de l’Allemagne, conforme à son histoire.

A la veille de la guerre, parut L’histoire comparée des peuples de l’Europe de Charles Seignobos. C’est un manuel très complet, qui s’intéresse à la fois à l’histoire politique et diplomatique, mais ne dédaigne pas pour autant la société, les mœurs, le commerce. Et surtout, les peuples de la périphérie européenne y font leur apparition : scandinaves, Hongrois, Polonais, Balkans, Russie y ont leur place. On voit que l’horizon s’était élargi à la faveur de la Première guerre mondiale. L’idéologie dans laquelle baigne Seignobos, il la résume en fin de volume : la modernité, dont l’Europe occupe la pointe la plus avancée se reconnaît à un trait : la progression vers toujours plus d’abstraction et d’impersonnalité, d’une part (l’Etat bureaucratique anonyme, la science abstraite, en économie, la société anonyme). Mais les sociétés, les mentalités, selon Seignobos, sont plus lentes à s’adapter à ces changements rapides et comportent des potentialités régressives. Elles se manifestent en particulier par la montée des dictatures.

Pendant la guerre, les occupants favorisent, on le sait, d’autres présentations de l’histoire européenne, favorables à l’idée nazie d’une « Europe nouvelle »… Oui, mais un grand esprit français résiste, terré dans son refuge corrézien. Mettant à profit son inactivité forcée (il est recherché par la Gestapo) et sa mémoire ahurissante Emmanuel Berl entreprend une Histoire de l’Europe. Près de mille pages écrites en secret, entamées sans accès aux bibliothèques, un tour de force. Le premier volume, intitulé D’Attila à Tamerlan, paraît chez Gallimard en décembre 1945. On va de la chute de l’Empire romain à la bataille d’Azincourt. L’accueil est glacial. Les partisans des Annales y voient une histoire des batailles. C’est très injuste. Le deuxième tome, L’Europe classique, paraît en 1947. Le tome III paraîtra après la mort de Berl, qui a abandonné son bébé, découragé.

« Il n’y a pas d’Europe, il n’y en a jamais eu, réplique Malraux à Berl. Ce qu’on entend aujourd’hui par Europe ne se définit que négativement : l’Europe, c’est ce qui n’est pas l’Asie. » On sort d’une guerre cataclysmique, les partisans de l’unité européenne sont rarissimes. Berl est condamné moins pour sa technique que comme partisan de toujours de cette unification. Les temps ne sont pas encore mûrs pour les histoires de l’Europe. Celles-ci vont fleurir dans les années 1990.

Pourtant son Histoire de l’Europe démontre la concordance spectaculaire des événements à travers tous les Etats européens et c’est pourquoi il est scrupuleusement attaché à la chronologie. Il brise les « colonnes distinctes et bien séparées » dans lesquelles les historiens de la fin du XIX° siècle ont enfermé les histoires de leurs nations respectives. « Il faut substituer, écrit-il, à ces histoires verticales une horizontalité qui fasse ressortir entre les patries la communauté d’événements ». L’Histoire de l’Europe de Berl vaut mieux que ce qu’on en disait il y a six décennies.

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