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Les éditions Noir sur Blanc viennent de rééditer Le cheval rouge de Eugenio Corti. Avec leur aimable autorisation.

Corti et Grossman, deux romanciers en quête du sens de la guerre

5 min
À retrouver dans l'émission

Tout rapproche "Le cheval rouge" d'Eugenio Corti et "Vie et destin" de Vassili Grossman. Parce que les deux écrivains y témoignent de leur expérience de la Seconde Guerre mondiale mais surtout, y ont analysé la nature de deux régimes totalitaires en guerre. Et leurs troublantes similitudes.

Les éditions Noir sur Blanc viennent de rééditer Le cheval rouge de Eugenio Corti. Avec leur aimable autorisation.
Les éditions Noir sur Blanc viennent de rééditer Le cheval rouge de Eugenio Corti. Avec leur aimable autorisation.

Le cheval rouge de Eugenio Corti, que les éditions Noir sur Blanc viennent de rééditer, est à mes yeux, l’un des romans les plus poignants jamais écrits sur la Deuxième Guerre mondiale. Cet énorme roman épique qui couvre un millier de pages avait d’abord paru, il y a douze ans, à L’Âge d’homme dans la traduction de Françoise Lantieri. Dans ma bibliothèque, il voisinait avec Vie et destin de Vassili Grossman, autre pavé littéraire à noire couverture, publié également par L’Âge d’homme, en 1980. Il fallait bien de l’audace, il y a quelques années encore, pour publier ces textes, devenus depuis, des classiques de la littérature. C’est qu’ils soulèvent des questions qu’on n’aime guère poser, et qu’ils témoignent de faits historiques qu’on a longtemps préféré taire. 

Tout rapproche Le cheval rouge de Vie et destin. Grossman a été le correspondant de guerre le plus populaire d’URSS, parce qu’il n’hésitait jamais à monter au front pour témoigner. Et qu’il ne mentait pas. Quant à Corti, il a combattu au sein du corps expéditionnaire italien en Union soviétique, aux côtés des armées allemandes, hongroises, roumaines et croates engagées conjointement sur le front de l’est. Scandalisé par le comportement des Allemands envers leurs alliés, il a combattu ensuite aux côtés des Alliés.

Corti aux prises avec le silence de Dieu

Mais l’un et l’autre ont cherché, dans l’écriture, bien plus qu’à rendre compte de ce qu’ils avaient vu, ou à faire état des témoignages qu’ils avaient recueillis auprès des survivants de cette guerre d’extermination

A travers des récits étourdissants de vie, ils ont voulu saisir le sens des événements effroyables qui se sont déroulés sur ce « front de l’est ». Et cela les a conduits à une méditation d’une grande profondeur sur la nature des deux régimes dont la lutte à mort avait provoqué cet affrontement apocalyptique – le nazisme et le communisme. Comme Guerre et paix, auxquels ils empruntent l’un et l’autre certains modes d’exposition, ces deux grands romans philosophiques constituent également des mines d’informations sur les réalités vécues de cette guerre totale, comme aucune autre avant elle. 

La grande question posée par le catholique Eugenio Corti est : "Pourquoi Dieu tolère-t-il le Mal ?". Grossman, lui, ne croit pas à l’intervention de forces métaphysiques dans l’histoire humaine, mais il est attentif aux dimensions spirituelles du combat entre les deux régimes, celui d’Hitler et celui de Staline. Et ce qui l’obsède, ce sont les ressemblances entre elles. 

Comprendre la régression du monde vers la barbarie

Dans le fameux dialogue de Vie et destin entre le vieux bolchevique Mostovskoï et l’Obersturmbannführer SS Liss, ce dernier lance à son prisonnier : "Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, _nous nous regardons dans un miroir_. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ?" (p. 371)

De son côté, Eugenio Corti, incrimine le darwinisme social et le machiavélisme de masse qui lui semblent la marque distinctive des régimes totalitaires. Ces idéologies sont fondées sur de pseudo-sciences qui croient avoir découvert une race supérieure, dans un cas, une classe rédemptrice, dans l’autre. Pour hâter la sélection inévitable de ces groupes privilégiés par la théorie, il est nécessaire de faire disparaître les autres groupes sociaux. 

Les divers groupes humains susceptibles d’accéder à la suprématie (d’abord l’Etat, puis la classe, puis la race) avaient théorisé chacun sa propre hégémonie, avec l’asservissement concomitant de tous les autres groupes et ce, d’une manière d’autant plus radicale que le sens moral chrétien s’était atténué. » (p. 862)

Mais l’un et l’autre demandent à l’histoire - la même histoire - comment l’humanité avait pu régresser si rapidement vers une barbarie dont elle avait mis si longtemps à s’affranchir. "Sofia Ossipovna s’étonnait : il avait suffi de quelques jours pour parcourir en sens inverse le chemin qui mène de la bête, sale et misérable, privée de nom et de liberté, jusqu’à l’homme, et pourtant le chemin vers l’homme avait duré des millions d’années." (p. 183) Et Michele Tintori, le porte-parole de l’auteur : "Il nous faut comprendre _le pourquoi de cette incroyable régression du monde vers la barbarie_, vers l’âge des cavernes. Et s’il est possible de l’arrêter ou non." (p. 696) 

Les faits qui sont rapportés témoignent, en effet, d'une volonté proprement exterminatrice réciproque, d'une absence absolue de pitié. D'un nihilisme confondant. D'un rejet de toutes les limites.

De l'odyssée d'un groupe de jeunes Italiens à la naissance d'une vocation

Dans Le cheval rouge, on suit l’odyssée d’un groupe de jeunes Italiens, originaires d’un même village de Lombardie. Certains s’engagent dans les unités combattant l’Armée rouge, aux côtés des Allemands. Bien peu survivront à l’affreuse débandade d’un corps d’armée italien, lancé avec vantardise et amateurisme, par le régime fasciste, dans des combats pour lesquels ils n’avaient pas été préparés et pour lesquels ils manquaient des équipements nécessaires. 

On obtient des révélations sur le sort atroce des prisonniers de guerre survivants aux "marches du davaï" et aux transports en wagons de marchandise, et que la famine pousse, dans les camps russes, à des actes de cannibalisme

Mais on suit aussi des combattants italiens engagés contre les Allemands, dans leur propre pays, pour "racheter l’honneur de leur pays". On assiste aussi à la reconstruction du pays détruit, par une jeunesse portée par le désir de revivre. Et même à la naissance de la vocation d’écrivain de Corti, auquel le personnage de Michele Tintori, le jeune intellectuel catholique du groupe, emprunte les traits et une partie de son odyssée.

par Brice Couturier

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