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Donald Trump
Épisode 2 :

Trump, porte-parole d'un backclash culturel

6 min
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Donald Trump est le symptôme d'une évolution des clivages politiques. Ceux-ci reposent de moins en moins sur les questions économiques. De plus en plus sur les identités.

Supportrice de Donald Trump
Supportrice de Donald Trump Crédits : JASON CONNOLLY - AFP

Comment expliquer qu’un divorcé, remarié à une bimbo siliconée et propriétaire de casinos, ait pu se faire désigner comme candidat par un parti conservateur, très à cheval sur les valeurs morales ?

Oui, qu’est-il arrivé au Grand Old Party ? C’est la question que pose Russell Baker dans le numéro en cours de la New York Review of Books. En fait, c’est « l’aboutissement d’un long déclin », selon l'auteur, l’un des plus célèbres éditorialistes américains. Car le vieux parti républicain d’Abraham Lincoln, dont Eisenhower avait fait celui des banlieues dynamiques et de l’ascension sociale, est devenu le réceptacle de toutes les aigreurs et de toutes les frustrations. Dépourvu d’idéologie, accroché à un programme obsolète, c’était une coquille vide. Trump, qui s’intéressait à tout sauf à la politique, y aurait vu une opportunité de relancer sa carrière médiatique. Et il s’en est « emparé », comme on lance une OPA. S’il a remporté les primaires, c’est qu’il a une grande expérience du médium télévisuel : c’est son métier. Mais profondément, Trump demeure un « people », une célébrité, « un publicity hound » ; une de ces stars qui font de leur célébrité une profession. Ca « passe à la télé ».

Sur la scène télévisuelle, il a choisi d’incarner un personnage qu’il connaît par cœur en tant qu’animateur de télé-réalité – celui de l’excentrique politique. Un rôle dont les médias raffolent. Celuidu gros dégueulasse, machiste, lourd et effronté ; du type qui « n’en a rien à foutre » (devil-may-care style). Mais attention, conclut Russell Baker, le parti républicain est infecté par la vulgarité de Trump. Il aura du mal à s’en remettre. On reparlera, au cours de cette semaine, de ce qui attend le parti républicain après les élections.

Mais je voudrais d’abord rendre compte d’un article extrêmement éclairant, qui paraît ce mois-ci dans la revue Foreign Affairs. Il est signé de Fareed Zakaria. Né en Inde et devenu l’un des plus célèbres analystes de politique étrangère américains, Fareeed Zakaria est notamment l’auteur de l’expression « illiberal democracy ». Voilà ce qu’il écrit dans cet article titré « Le populisme en marche. Pourquoi l’Occident est en difficulté » : On dit souvent que Trump est unique, qu’il est différent. Mais il fait partie d’un courant plus large, répandu à présent à travers tout l’Occident, le populisme.

Qu’est-ce que le populisme, selon Fareed Zakaria ?

Il se traduit par une prétention à parler au nom des « gens ordinaires » en accusant les élites, « d’avoir tort sur la plupart des sujets », comme dit Trump. Or, comme le montre très bien Laure Mandeville, la correspondante du Figaro aux Etats-Unis, dans le livre qu’elle vient de consacrer à Trump, il y a une « grande colère » contre la mondialisation économique, l’immigration massive et le multiculturalisme. Cela semble aux gens simples un complot des élites pour faire baisser leurs salaires en les mettant en concurrence avec le monde entier ; pour les déstabiliser sur le plan culturel.

Pour en revenir à Fareed Zakaria, il estime qu’il y a ainsi un populisme de gauche, celui de Bernie Sanders. Il donne voix à la frustration de pas mal d’électeurs, exaspérés par le tournant pro-business et favorable au marché qu’ont incarné des dirigeants comme Bill Clinton et Tony Blair. Il n’est pas dangereux car, lorsqu’il arrive au pouvoir, il se comporte comme un parti de gauche classique. Voyez Syriza en Grèce.

La droite populiste inquiète, elle, et pour de bonnes raisons. Parce qu’elle est le symptôme d’un malaise profond. Tout le monde, poursuit Fareed Zakaria, parle de l’étude publiée par Ronald Inglehard et Pippa Norris en juin dernier, intitulée « _Trump, le Brexit et la montée du populisme. Défavorisés et backclash culture_l ». Ces deux politologues montrent que les clivages politiques, qui reposaient autrefois sur l’économie, ont fait place à autre chose, d’ordre identitaire et culturel.

Dans les années d’après-guerre, les choses étaient claires : les ouvriers votaient à gauche, parce que la gauche apportait des avancées dans le domaine de la protection sociale. La droite, elle, se faisait élire sur des promesses de baisses d’impôts, favorables aux classes moyennes et supérieures. Progressivement, ce vote de classe a disparu. On ne peut plus, comme autrefois, déduire les préférences politiques de la situation socio-économique de chacun. D’autant que, selon Zakaria, droite et gauche se sont rapprochées dans la manière de gérer l’économie : la gauche s’est convertie au marché après la chute du communisme et certains dirigeants de droite ont réagi à la crise de 2008 par des politiques fortement interventionnistes.

Ce qui est devenu déterminant, pour définir la droite et la gauche, ce sont les « questions non économiques ». Ainsi de la famille et de la sexualité (on est pour ou contre le mariage homosexuel) et, de manière générale, des questions d’identité culturelle - « raciales » (comme on dit aux Etats-Unis) et d’environnement.

Ce déplacement a une origine, selon Inglehart et Norris : la contre-culture des années 70, lorsque les jeunes ont commencé à prôner des politiques « post-matérialistes », centrées sur l’expression de soi, l’authenticité culturelle, les racines… Ils ont défié l’autorité, les normes établies et les institutions et finalement, ils ont gagné la bataille. C’est particulièrement évident là où elle avait commencé, dans les universités, où cet anticonformisme est devenu un nouveau conformisme.

Mais cela a provoqué des réactions. Les hommes d’un certain âge, en particulier, se sont sentis déstabilisés, agressés. Et ils ont commencé à chercher, dans la classe politique, des personnalités capables d’exprimer leur volonté de résister à ces forces de changement culturel… Aux Etats-Unis, ils se sont tournés vers le parti républicain. Donald Trump est leur porte-parole.

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