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Dylan, Prix Nobel de littérature. La polémique.

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Il n'y a pas qu'en France que cette attribution fait débat.

L’attribution du Prix Nobel de littérature a indisposé bien des intellectuels français – Pierre Assouline et notre collègue Alain Finkielkraut, pour ne citer qu’eux. Qu’en est-il dans le monde anglo-saxon, où, par définition, ses textes sont mieux compris ?

Eh bien, l’intensité de la polémique est au moins aussi haute que chez nous. Mais vous mettez d’emblée le doigt sur un des principaux problèmes, celui de la langue. Les textes de Bob Dylan, souvent obscurs, sont très difficiles à saisir pour quiconque ne parle pas anglais très couramment. Et pourtant, ses chansons nous paraissent familières. Pensez ! Dans un très grand nombre de pays, elles sont sur ondes des radios ondes depuis une soixantaine d’années.

L’écrivain et traducteur Tim Parks explique ainsi, dans la New York Review of Books, pourquoi cette impression de proximité que nous éprouvons en face de ces chansons, fausse le jugement que nous pouvons porter sur l’œuvre de Dylan. Le public a fait confiance aux jurés du Prix Nobel lorsqu’ils ont couronné des poètes comme Octavio Paz ou Wislawa Szymborska. La plupart d’entre nous n’avait jamais eu l’occasion de lire un de leurs poèmes. Au contraire, dans le cas de Bob Dylan, tout le monde a chantonné un jour ou l’autre Mr. Tambourine Man, sans en comprendre le sens complet. Qu’on lui attribue le Prix Nobel est donc bien plus troublant. On a la fausse impression de voir décerner la plus haute distinction littéraire à un faiseur de chansonnettes.

Tim Parks pointe un autre problème : les chansons de Dylan prennent véritablement leur sens à travers la manière dont leur auteur les a interprétées. Elles comportent souvent un élément de sarcasme que seule, sa manière chanter rend perceptible. C’est un aspect sur lequel insiste un grand dylanologue, Ron Rosenbaum, auteur de plusieurs essais sur le chanteur : Dylan, dit-il, mine et sape le langage. Il a d’ailleurs exercé une subtile influence sur sur la façon dont nous parlons, ce côté contrefait et pince-sans-rire. Bref, selon Tim Parks, ses textes sont d’abord des chansons jouées à la manière d’une performance , et non pas principalement des poèmes.

La secrétaire permanente de l’Académie suédoise a répondu d’avance aux critiques qui ont estimé qu’un auteur de chansons ne pouvait pas être considéré comme un poète. Les textes d’Homère comme de Sappho, a dit Sara Danius, étaient eux aussi destinés à être déclamés ou probablement chantés en public. Pareil pour ceux de Dylan ».

Alors, ces chansons relèvent-elles ou non de la littérature ? Il est évident, selon Spencer Kornhaber, dans The Atlantic, que les jurés du Nobel ont voulu élargir la notion de littérature, afin d’y introduire la chanson à texte. « On peut le lire et il devrait être lu », a encore déclaré Sara Danius, insistant ainsi sur la qualité proprement littéraire des textes de Bob Dylan.

En réalité, cela fait déjà bien longtemps que ses œuvres sont étudiées dans les départements d’anglais des universités du monde entier. Un « fond Bob Dylan » sera ouvert aux étudiants par l’Université de Tulsa au printemps prochain. De nombreuses thèses et études lui ont été consacrées. Les unes pour les situer dans le contexte de la Beat Generation, d’autres adoptant des angles d’attaque beaucoup plus inattendus. Ainsi, le grand dylanologue et éminent professeur de Boston Christopher Ricks, a étudié la notion de péché chez Dylan. Son œuvre, de par les oscillations permanentes de son auteur entre le judaïsme de ses origines et l’évangélisme protestant, est pétrie de références bibliques. Heureusement qu’il n’existe pas de Prix Nobel de théologie, vous allez dire…

Mais quels sont les arguments de ceux qui regrettent que ce Prix Nobel ait été décerné à Bob Dylan ?

« On décerne un Prix littéraire à quelqu’un qui est un grand folk-singer, peut-être même le plus grand de tous, mais qui n’a jamais écrit une ligne de littérature ». Voilà ce qu’écrit Tim Stanley dans The Telegraph, le grand quotidien conservateur britannique. A ses yeux, Dylan n’est pas situé sur le même barreau de l’échelle – c’est la métaphore qu’il emploie - que les Nobels d’autrefois. Les jurés auraient cédé au « snobisme anti-élitiste ». Ils ont voulu caresser le grand public dans le sens de sa nostalgie des sixties ; courir après la foule. Ils ont suivi l’idéologie du moment selon laquelle tout se vaut et la distinction entre haute et basse culture appartient au passé. Si Bob Dylan a mérité le Prix Nobel pour ses chansons, pourquoi, dans l’avenir, ne pas penser à Donald Trump pour ses twitts tellement lyriques ? ironise-t-il ? Si les jurés suédois pensaient que le tour des Américains était venu, ils auraient mieux fait de décerner leur prix à Don DeLillo, à Philip Roth, ou même à Thomas Pynchon. Eux au moins écrivent des livres… Ce sont des écrivains. Pas Bob Dylan.

D’autres personnalités critiquent non pas la qualité littéraire de l’oeuvre dylanesque, mais le fait d’avoir attribué un prix littéraire à un musicien. C’est le cas d’Irvine Welsh, l’auteur de Transpotting. Il a twitté : « Si vous êtes un fan de musique, regardez dans le dictionnaire à « musique ». Puis à « littérature ». Comparez et contrastez. »

D’autres accusent Bob Dylan de plagiat. Dans ses Chroniques Volume 1 – car Dylan a aussi publié ce livre – on a repéré des recopiages manifestes de Jack London. Et l’album Love and Theft (2001) comporte de larges passages d’un livre du romancier japonais Junichi Saga. Quant à l’album de sa « renaissance », Blood on the Tracks », que tout le monde a pris, lors de sa parution, en 1975, comme de part en part autobiographique, il serait entièrement basé sur des nouvelles de Tchekhov, que Dylan dévorait à New York, au cours des mois précédant son enregistrement. Qu’est-ce que cela prouve ? Que Dylan a de bonnes lectures. Qu’il a toujours baigné dans la littérature. Et pas seulement dans le protest-song.

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