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En Chine, non seulement le numérique ne sape pas le pouvoir, mais il le conforte

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Le régime communiste chinois entend faire bénéficier la Chine du potentiel de croissance que représente l’économie numérique, tout en bloquant ses capacités critiques.

L’économie de la connaissance suppose la liberté de circulation de l’information la plus grande. Pourtant, certains Etats qui limitent cette liberté ne se débrouillent pas mal… La Chine, par exemple !

La dictature, incompatible avec les nouveaux moyens d'information et de communication...

Souvenez-vous : à la fin des années 80, lorsque l’effondrement sur lui-même de l’empire soviétique est devenu une évidence, il a fallu en déceler les causes. Et là-dessus, les soviétologues se sont répartis en plusieurs camps. Les uns, comme Hélène Carrère d’Encausse ont mis en évidence des facteurs démographiques : le poids croissant des républiques peuplées de musulmans, au détriment des Russe. D’autres ont attribué cette auto-liquidation d’un empire à la course aux armements lancée par Ronald Reagan : les dirigeants soviétiques, réalisant qu’ils ne pouvaient pas suivre, auraient déposé le bilan. Ce fut l’intuition de Richard Pipes. 

Mais un autre facteur était également cité : la société communiste, dictatoriale, n’était pas compatible avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le parti-Etat, qui entendait contrôler étroitement la circulation des idées, avait interdit la possession individuelle des machines à écrire. Il contrôlait étroitement l’usage des photocopieuses. Il vécut l’arrivée de l’ordinateur individuel avec les plus extrêmes réserves. Le système n’aurait pas survécu à l’arrivée de l’internet, affirment les partisans de cette thèse. 

Et elle est convaincante : en l’état actuel des moyens de communication numériques, il aurait été impossible à un gouvernement de cacher à sa population une catastrophe de l’ampleur de celle qui eut lieu à Tchernobyl le 26 avril 1986 à la centrale Lénine. 

Le "Grand Firewall" chinois. 

Ok, mais alors comment expliquer que le système de pouvoir chinois actuel, tout aussi autoritaire, se soit, lui, fort bien accommodé non seulement de la révolution du numérique, mais en ait fait un instrument de son pouvoir ? 

L’internet a été ouvert aux Chinois en 1995. L’année suivante a été labellisée « l’année de l’internet » par gouvernement de l’époque. Seule, une petite élite, 150 000 personnes, étaient alors effectivement connectées. En août dernier, 800 millions de Chinois l’étaient. Mais dés 1997, le gouvernement adopta les premières lois de régulation de l’internet et en 1998, un jeune ingénieur en informatique, Lin Hai, était condamné à une peine de prison pour les avoir enfreintes. La même année, le pouvoir lança son projet de « bouclier doré », responsable entre autres du Grand Firewall, censé isoler l’internet chinois des mauvaises influences étrangères par une « muraille de Chine numérique ». 

Néanmoins, sous Hu Jintao, l’internet chinois était demeuré relativement ouvert. Le pouvoir se servait de cet outil pour prendre la mesure de l’état de l’opinion. Il punissait parfois les cadres mis en cause par la population sur les réseaux sociaux pour corruption ou incompétence. 

Depuis l’arrivée au pouvoir suprême de Xi Jinping en 2012/2013, le contrôle de l’internet chinois s’est beaucoup durci. 

A peine devenu secrétaire général du Parti communiste, puis président de la République populaire de Chine, Xi a livré sa vision des choses. « Internet est devenu, a-t-il dit, le principal champ de bataille pour les luttes au sein de l’opinion publique. » A la Seconde Conférence mondiale d’Internet, en décembre 2015, à Wuzhen, il a plaidé pour – je cite – « le droit de chaque pays de choisir en toute indépendance son propre chemin de cyber-développement. » Comme l’écrit Elizabeth C Economy, il y a « un paradoxe inhérent à prôner ainsi un modèle de souveraineté d’Internet consistant à le fermer aux informations venant de l’étranger, tout _en se présentant comme le champion de la mondialisation des échanges_. »

L’internet a toujours été considéré comme un outil favorisant le développement de la société civile. Il est parfois accusé de rendre ingouvernables les démocraties libérales, comme les nôtres. Le régime communiste chinois entend, lui, faire bénéficier la Chine du potentiel de croissance que représente l’économie numérique, tout en bloquant ses capacités critiques. Peut-on réellement articuler ces deux objectifs ?

Les trois F : fear, friction and flooding. 

Réponse de Margaret E Roberts, dans son livre Censored. Distraction and Diversion inside China’s Great Firewall, le pouvoir utilise trois leviers – en anglais, les « trois F » : fear, friction, flooding. Fear : la peur des punitions qu’encourt quiconque critique ouvertement le régime. Friction : les obstacles techniques que rencontre bizarrement tout utilisateur du Net chinois qui s’aventure hors des sentiers battus. Enfin Flooding : l’inondation. L’utilisateur est submergé d’informations et de distractions encouragées par le pouvoir, ou même fabriquées par lui, afin de lui éviter d’aller regarder ailleurs. 

Commentant ce livre, Laurent Gayard, dans la dernière parution de la revue Phébé, écrit : « Dans un monde saturé d’informations, il est relativement simple d’orienter subtilement les choix des utilisateurs d’Internet, en rendant plus facile l’accès aux sources d’information choisies par le gouvernement, et en compliquant l’accès aux autres. »

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