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En un quart de siècle, les histoires de l'Europe sont passées de l'euphorie à l'autodénigrement

5 min
À retrouver dans l'émission

Dans les années 1990, ont pullulé des Histoires de l'Europe écrites dans la perspective de son unification inéluctable. Aujourd'hui, la perspective des post-colonial studies exige des Européens humilité et repentance.

- Une nouvelle histoire de l’Europe paraît ce mois-ci aux éditions Les Arènes. Elle s’inscrit dans une longue tradition d’histoires de l’Europe, entamées au début du XIX° siècle. Mais « la grande époque » de ces histoires pan-européennes est toute récente : ce sont les années 1990 !

La décennie suit la chute du Rideau de fer. Elle est marquée par le soulagement éprouvé de voir se terminer heureusement la guerre froide ; par la joie des retrouvailles entre les deux moitiés séparées du continent. L’Europe cesse d’être partagée en zones d’influence par le deux Grands. Elle est réunifiée. Une espèce d’euphorie s’empare alors des intellectuels européens. C’est l’époque – mais qui s’en souvient – où un William Pfaff, l’un des éditorialistes les plus cotés d’Amérique – écrit que le « siècle américain se termine » et que c’est l’Union européenne, destinée à devenir la communauté la plus prospère, la plus peuplée et la plus productive du monde, qui va devenir le phare des nations… C'est "_le réveil du Vieux Mond_e"...

Dans toutes les langues européennes, on s’attelle alors à des histoires de l’Europe. Elles pullulent. Toutes s’écrivent dans la perspective de « l’union toujours plus étroite ». Car l’Union européenne est alors l’horizon sur lequel on relit les épisodes du passé. La tendance est donc à mettre en avant les traits communs existant dans notre histoire : les styles architecturaux comme le gothique ou le baroque, les mouvements d’idées, comme la Renaissance, les Lumières, le romantisme, les avant-gardes. On s’interroge sur l’identité européenne, on se passionne pour la question des frontières de l’Europe. On collectionne avec fierté les grands esprits européens, écrivains, artistes et inventeurs. C’est l’époque de la fierté d’être d’Europe. En en quart de siècle, avec Europa, Notre histoire, on est passé de l’euphorie auto-satisfaite à la repentance et aux leçons d’humilité…

Mais restons dans les années 1990. Jean-Baptiste Duroselle ouvre le ban avec L’Europe. Histoire de ses peuples, publiée en 1990. Spécialiste de l’histoire diplomatique, Duroselle sait cependant ne pas en rester aux questions internationales. Il s’intéresse aussi à l’histoire des idées, à la révolution industrielle, aux relations commerciales. Son livre se termine par l’évocation des problèmes de croissance de l’Union européenne.

A mes yeux, la meilleure Histoire de l’Europe, à cette époque, est celle de Norman Davis, Europe, A History, 1 300 pages, publiées en 1996. Parce que son auteur est un Gallois non-conformiste et que ses centres d’intérêt sont infinis. C’est aussi un spécialiste de l’Europe centrale qui écrit son Histoire du point de vue de la Mitteleuropa. Ce provocateur prend plaisir à mettre à jour des vérités déplaisantes pour les Occidentaux. Europe a History sera traduit dans une vingtaine de langues, dont le japonais. Il n’a jamais trouvé d’éditeur français. Il en va de même pour un autre et remarquable pavé, Storia D’Europa de Giuseppe Galasso, extrêmement attentif aux questions de société, à l’histoire des idées. Elle permet à son auteur de juger les forces et les faiblesses du projet UE. Mais là aussi, la perspective est celle de l’unité. C’est comme si l’Union Européenne avait préexisté au Traité de Rome.

Et j’en arrive au livre qui vient de paraître, Europa, Notre Histoire. Première remarque : pas d’illustrations, que du texte, dommage. Comment figurer l’Europe sans ses créateurs, ses monuments, ses paysages ? Et si, justement, l’idée était de s’en débarrasser ? Car cet ouvrage est révélateur de l’état d’esprit actuel des Européens. Il démontre que nous ne baignons pas dans l’autosatisfaction, ni dans l’optimisme.

Il y a d’abord ce refus délibéré d’adopter la forme traditionnelle des histoires de l’Europe qui l’ont précédée. Ce n’est pas un exposé construit de manière chronologique, ni vraiment de manière thématique. C’est une sorte de labyrinthe, dans lequel on peut se perdre et se retrouver, un work in progress dont certains chapitres, trop brefs, semblent vous laisser délibérément sur votre faim.

Il témoigne du regard que les intellectuels européens portent sur leur propre histoire, mais aussi de l’état actuel de la discipline historique. L’ouvrage semble hésiter entre deux modèles. Comme si les concepteurs avaient commencé avec, en tête, un certain patron, et qu’ils s’étaient avisés, chemin faisant, de la nécessité éditoriale d’en rejoindre un second. En un mot, le livre oscille entre les Lieux de mémoire, le modèle d’une histoire au « second degré », qui travaille sur les traces, les mémoires, les commémorations et celui de L’histoire mondiale de la France, dirigé par Patrick Boucheron. C’est la réponse au défi lancé par le penseur post-colonial indien Dipesh Chakrabarty : provincialiser l’Europe.

Sortir de l’auto-célébration, pourquoi pas ? Mais voilà qu’un auteur nous explique doctement que ce sont les Américains qui ont créé un mythe de "l’Europe, laboratoire des sciences", afin de consolider l’axe euro-atlantique durant la Guerre froide !

Les Européens auraient forgé la légende de leurs fameuses découvertes, en niant les avancées des sciences extra-européennes, afin de légitimer l’entreprise coloniale. Copernic, Newton, Michael Faraday, Lise Meitner, Marie Curie, Einstein et Max Born, et cie. n’ont eu qu’un seul tort, à ses yeux, celui d’être européens. D’ailleurs, il n’en cite aucun. Seraient-ils, eux aussi, des « constructions » ? Des personnages mythologiques, inventés pour les besoins de la cause impériale ? Laissez-nous nos vieilles gloires. Il n’est pas mauvais de faire la leçon aux Européens, mais à partir d’un certain seuil, la mauvaise foi dessert manifestement le propos…

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