LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Francois Pigeot, La bataille des Nations, représentant la bataille de Leipzig qui vit le 19 octobre 1813 la défaite décisive des armées napoléoniennes face à la Prusse
Épisode 2 :

Quand Napoléon 1er soufflait - malgré lui - aux Allemands l'idée d'unité nationale

6 min
À retrouver dans l'émission

Les armées révolutionnaires, puis impériales, ont apporté avec elles en Allemagne les idées d'émancipation et d'unité nationale issues de 1789. L’intelligentsia allemande s'en est immédiatement saisie, avant que la Prusse n'en fasse un usage politique... en faisant de la France son ennemi.

Francois Pigeot, La bataille des Nations, représentant la bataille de Leipzig qui vit le 19 octobre 1813 la défaite décisive des armées napoléoniennes face à la Prusse
Francois Pigeot, La bataille des Nations, représentant la bataille de Leipzig qui vit le 19 octobre 1813 la défaite décisive des armées napoléoniennes face à la Prusse Crédits : Historica Graphica Collection/Heritage Images - Getty

Si l’intelligentsia allemande a été éblouie par les prouesses des armées révolutionnaires d’abord, puis napoléoniennes, bien des esprits ont compris, outre-Rhin, que 1789 et ses suites marquaient un tournant décisif dans l’histoire européenne. Celle de l’entrée dans la modernité.

Comment l'expérience de la Révolution s'est elle exportée outre-Rhin

Les intellectuels allemands ont été nombreux à placer de grands espoirs dans un bouleversement qui semblait apporter, avec la raison et la forme politique de l'Etat-nation, l’émancipation et le progrès. Alors que, par bien des aspects, les Allemagnes étaient restées des sociétés féodales.

De ce lieu et de ce jour, date une nouvelle époque de l’histoire du monde et vous pourrez dire : j’y étais. Goethe, le soir de la bataille de Valmy en 1792.

Et Hegel, en train d’achever sa Phénoménologie de l’Esprit à Iéna en 1806, lorsque Napoléon Premier y écrasa l’armée prussienne, témoigne : "J’ai vu l’Empereur, cette âme du monde, traverser la ville à cheval. C’est vraiment un sentiment étrange de voir une pareille personnalité concentrée en un point unique, alors que sa pensée rayonne sur le monde entier". A ces penseurs, Napoléon apparaissait comme une incarnation du despotisme éclairé, et la France comme le bras armé des Lumières, de l’Aufklärung. 

L’estime était réciproque : en marge de l’entrevue d’Erfurt, en 1808, au cours de laquelle l’empereur des Français avait traité les roitelets et princes allemands en moins-que-rien, Napoléon Bonaparte demanda à se faire présenter deux des plus grands écrivains d’Allemagne, Goethe et Wieland. Et les fit chevaliers de la Légion d’honneur. 

Et quand en 1813, Madame de Staël dans De l’Allemagne crée le mythe d'une nation patrie des rêveurs et des poètes, des penseurs profonds, elle le fait aussi pour mieux fustiger la frivolité des Français, leur superficialité. Son essai est autant une enquête sur le renouveau apporté par les Allemands - "ces véritables Grecs de l’Europe moderne" - qu’une mise en cause de la fausse modernité qu’incarne à ses yeux Napoléon, ce Premier consul qui lui interdit de séjourner à Paris. "Elle arrivait en Allemagne, l’âme frémissante de colère contre la France du consulat, qui s’était livrée aux vertiges de la conquête. (...) A cette nation oublieuse, elle voulut donner une grande leçon et un grand exemple. Ce fut le peuple allemand qu’elle choisit pour cela." écrira le philosophe Elme-Marie Caro

Un mythe français qui s'effrite

Car le comportement des Français, réorganisant et pillant à leur guise les Allemagnes, dont ils avaient redessiné la carte pour s’y tailler leur propre domaine ne pouvait manquer de provoquer des réactions exaspérées. En jetant à bas le Saint-Empire, même s’il ne représentait plus guère qu’un symbole, Napoléon donna, malgré lui, naissance à des aspirations à l’indépendance et à la fierté nationale. 

Dès le Consulat, Joseph von Görres, un intellectuel de Coblence favorable à la révolution française, était venu à Paris plaider la cause de l’indépendance des provinces rhénanes. Il repartit bredouille et désabusé. Bonaparte avait l’intention d’annexer ces provinces allemandes. Rentré chez lui, il écrivit : "La France s’est ravalée au rang des autres Etats et sa révolution a perdu son caractère universel et cosmopolite, qui en faisait le bien commun de tous les peuples." Dès cette époque, le mythe d’une France solidaire des aspirations des peuples à secouer le joug des entraves au progrès, commençait à s’effriter.

L’occupation française des Allemagnes provoqua contre elle une aspiration très nouvelle à l’unité, inspirée en partie du modèle français, mais dirigée contre la France. L’historien et poète nationaliste Ernst-Moritz Arndt écrivit : "La cause première de tous nos maux est le défaut d’unité. L’unité se fait par réaction contre une conquête. Les Maures ont fait contre eux l’unité de l’Espagne et les Anglais celle de la France. Ainsi, les Français feront la nôtre."

1807-1813, le temps de la modernisation

Et c’est Fichte qui lui donna la forme d’un programme intellectuel et politique précis, à Berlin, lors de quatorze Discours à la nation allemande prononcés du 13 décembre 1807 au 20 mars 1808. Le plus étonnant est que la capitale de la Prusse était alors occupée par une armée française qui venait d’écraser les Prussiens à Iéna. Constamment, en effet, le philosophe oppose "l’étranger", et sa "mécanique sociale", aux Allemands, "peuple authentique", parce qu’ils ont su conserver une langue qui n’est pas empruntée, comme les langues latines. 

Et, bien sûr, "l’étranger" désigne la France, qu’il exhorte ses compatriotes à cesser d’imiter, car sa voix est, dit-il, est "déjà éteinte" : les Français ne croient plus eux-mêmes à leurs "Lumières". L’Allemand authentique est disponible pour la liberté. Il y aura été éveillé par sa philosophie qui lui indique ce à quoi il est destiné.

C’est fort de ces idées que la Prusse réussit un effort de modernisation qui, contrairement à ce qu’avaient tenté d’autres Etats allemands, s’écartait largement du modèle français. Effort couronné de succès. En octobre 1813, la bataille de Leipzig, dite Völkerschlacht, bataille des nations, combat des peuples, est la plus grande défaite de Napoléon. Les Autrichiens, les Russes, les Suédois et même les Saxons se rangent aux côtés des Prussiens. L’Allemagne napoléonienne est morte. Le 31 mars 1814, Blücher entre dans Paris.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......