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Gravure représentant la défaite de l'armée napoléonienne à la bataille de Gravelotte le août 1870
Épisode 3 :

Aux sources du concept de "mal français", la défaite de 1870

6 min
À retrouver dans l'émission

C'est en recherchant les causes de la défaite de Napoléon III contre la Prusse en 1870 qu'un certain nombre d'intellectuels et de brillants esprits mirent à jour les racines du "mal français". C'est ainsi qu'une forme de néo-kantisme allait devenir le fondement philosophique de la IIIe République.

Gravure représentant la défaite de l'armée napoléonienne à la bataille de Gravelotte le août 1870
Gravure représentant la défaite de l'armée napoléonienne à la bataille de Gravelotte le août 1870 Crédits : Apic - Getty

Je vous ai laissé hier, sur la "Bataille des nations", de Leipzig, en 1813, qui sonne le glas de l’Europe napoléonienne. Les Allemands, qui étaient encore loin de constituer une nation, se sont pour la première fois unis pour chasser l’envahisseur français. Mais, pour nous, Français, le mythe du féroce soldat prussien date de 1870.

La défaite redoublée 

Or, comme le souligne Hélène Miard-Delacroix et Andreas Wirsching, auteurs du livre Ennemis héréditaires ? Un dialogue franco-allemand qui vient de paraître chez Fayard, la France est battue deux fois à cette époque. Nous subissons d’abord la défaite des armées du Second Empire, en septembre 1870, puis celle du régime républicain qui lui a succédé alors. 

Gambetta, envolé de Paris assiégé en ballon dirigeable, a tenté en vain de renouer avec la levée en masse des armées révolutionnaires. En vain, puisque le 1er mars 1871, les troupes allemandes paradent sur les Champs-Elysées. 

Le mythe des "deux Allemagne"

Mais le livre capital pour comprendre le traumatisme infligé alors à la France, c’est celui de Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française 1870-1914

On y découvre qu'avant 1870, le personnage de "l’Allemand" renvoie à l’idylle Biedermeier : un cœur pur. Il sert aux satiristes à mettre en valeur, par contraste, le caractère frivole et corrompu des mœurs parisiennes. D’un côté, le poète romantique, fidèle à l’esprit de son peuple, digne et sérieux. De l’autre la "blague" et l’immoralité cynique du Boulevard. "Allemands – peuple de rêveurs (vieux)" écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Les romans d’Erckmann-Chatrian évoquent un monde patriarcal dans un décor de vieux châteaux en ruines, "refuge de fraîcheur et de pureté". 

Mme de Staël a fixé le type pour des décennies. Et Hippolyte Taine, germanophile, s’émerveille de la liberté de recherche et de la densité intellectuelle qui lui semble caractériser la vie universitaire en Allemagne. 

D’où la douloureuse surprise de la défaite. Tout à coup, voici que le rêveur romantique entiché de métaphysique et profondément moral, se mue en une brute en uniforme. Et surtout, la supériorité collective des Allemands apparaît aux Français fondée sur un sens de l’organisation, impersonnelle et malfaisante, dont eux-mêmes passent pour dépourvus pour cause d’individualisme. 

C’est alors que le philosophe Elme-Marie Caro lance l’idée selon laquelle il y aurait "deux Allemagnes". A côté de l'Allemagne qu’a popularisée Mme de Staël, écrit-il dans Jours d’épreuve 1870-71, il y a celle qu'a décrite Heinrich Heine pour avertir les Français : l'Allemagne "de l’intelligence et de la force", celle qui "aspire à la suprématie universelle et à l’empire du monde". La première est idéaliste et rêveuse, l’autre pratique à l’excès sur la scène du monde, utilitaire à outrance, âpre à la curée. 

L'Allemagne de Kant, l'Allemagne de Hegel

Mais, comme le montre le livre de Digeon, ce qui est le plus intéressant dans cette défaite de 1870 et 71, c’est le choc qu’elle provoqua parmi les meilleurs esprits du pays. La France se mit en effet à l’école de l’Allemagne pour se réformer en profondeur. Chacun son tour, n’est-ce pas... 

Les élites françaises connaissent alors un "moment kantien", illustré en philosophie par Charles Renouvier, qui voit dans la Prusse, la "négation de la liberté", dont le responsable serait "l’esprit objectif" selon Hegel. Il lui oppose un néo-kantisme, qui va devenir, jusqu'en 1914,  le socle intellectuel de la IIIe République. L’Allemagne nous est supérieure parce qu’elle a un sentiment élevé du devoir et parce qu’elle respecte la science, assurent les fondateurs de l’école républicaine. Parmi eux, un très grand nombre de protestants

A la recherche des racines du "mal français"

Après la défaite, une pléiade de grands esprits vont ausculter la France, afin de tenter de comprendre les causes de la défaite, en la comparant à l’Allemagne. Hippolyte Taine écrit :

La Révolution est une expérience infiniment honorable pour le peuple qui l’a tentée ; mais c’est une expérience manquée. En ne conservant qu’une seule inégalité, celle de la fortune ; en ne laissant debout qu’un géant, l’Etat et des milliers de nains ; en créant un centre puissant, Paris, au milieu d’un désert intellectuel, la province ; en transformant tous les services sociaux en administrations (…) la Révolution a créé une nation dont l’avenir est peu assuré.

Voyez comme la thèse du "mal français" est ancienne et comme ses conclusions sont depuis longtemps connues et convergentes.

Pour en revenir au livre d’Hélène Miard-Delacroix et d’Andreas Wirsching, Ennemis héréditaires ? Un dialogue franco-allemand, on y lit que le sentiment d’infériorité était largement partagé. Car si la IIIe République jugeait la France amputée de l’Alsace et de la Lorraine, l’Empire allemand estimait ne pas avoir sa "place au soleil », selon l’expression du chancelier Bernhard von Bülow. "Cette Allemagne en expansion, écrivent-ils, avait le sentiment d’avoir été lésée et traitée de manière injuste", par les Français et les Britanniques, qui s’étaient partagés le monde. D’où la tentative avortée de s’emparer du Maroc, afin d’en faire une colonie allemande…

On trouve aussi dans ce livre une des causes mal connues chez nous de la désastreuse guerre de 14 : les affaires militaires, en Allemagne, étaient du strict ressort de l’empereur et se décidaient en Prusse, hors du contrôle du Reichstag. En France, l’armée demeurait sous le contrôle du pouvoir civil. 

La guerre, c’est une chose trop grave pour être confiée aux militaires, aurait dit Clémenceau…

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