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Eric Voegelin : quand les idéologies prennent la place des religions

5 min
À retrouver dans l'émission

Quand les hommes cessent de croire en Dieu, ils ne croient pas à rien : ils sont prêts à croire en n'importe quoi....

Mark Lilla, historien des idées américain, vient de publier un ouvrage consacré aux penseurs réactionnaires, The Shipwrecked Mind. Pas conservateurs, non réactionnaires. Hier, c'était le premier portrait de cette galerie, Franz Rosenzweig. Place au deuxième.

Mais d’abord un dernier un mot sur Rosenzweig. Dans les années 1920, il appelait le peuple juif à sortir de l’histoire, ce qui constitue la manière la plus radicale, on en conviendra, de rompre avec l’idée progressiste. Mais cette option allait devenir absolument irréaliste face aux persécutions antisémites hitlériennes. Beaucoup de Juifs participèrent à la Résistance. Et immédiatement après la guerre, certains des rescapés de la Shoah proclamèrent la création d’Israël ; fonder un Etat, n’est-ce pas le contraire de « sortir de l’histoire » ?

Le deuxième penseur réactionnaire présenté par Mark Lilla n’était ni juif, ni communiste, et pourtant il figurait sur la liste noire des nazis lorsque ceux-ci annexèrent l’Autriche. Eric Voegelin, c’est de lui qu’il s’agit, s’était signalé par la publication de deux livres qui mettaient en cause les bases intellectuelles de leur idéologie. Le premier, Race et Etat, réfutation du biologisme nazi, avait été publié peu après la prise du pouvoir par Hitler en 1933. L’autre, L’Etat autoritaire, parut à Vienne à la veille de l’Anschluss, en 1937. Voegelin réussit en outre à faire éditer quelques semaines après l’Anschluss, un autre livre, Les religions politiques, qui fut immédiatement interdit. Mais tandis que la Gestapo le recherchait, Voegelin avait déjà passé la frontière. Il trouva refuge, comme tant de grands intellectuels d’Europe centrale à cette époque, aux Etats-Unis.

Mais attardons-nous un moment sur ce concept de religions politiques qui a été longtemps, chez nous, et grâce à l’usage qu’en a fait Raymond Aron, le seul aspect un peu connu de l’œuvre énorme d’Eric Voegelin. Avec l’Etat-nation moderne, dès la monarchie absolue, expliquait-il, les collectivités politiques se sont coupées de tout ce qui les rattachait à une quelconque transcendance. Elles se sont « décapitées ». Mais elles gardent comme une trace de l’ancien ordre religieux ; c’est cette place vide que les nouvelles autorités se sont efforcées de remplir pour bénéficier d’une forme de sacralité.

Et au XX° siècle, de véritables religions politiques se sont substituées aux anciens cultes. Elles ont élu un « être le plus réel » à leurs yeux et se sont mises à lui vouer un culte. Cela peut être la nation pour les nationalistes, ou bien l’Etat pour le fascisme mussolinien, la race pour les hitlériens, la classe sociale pour les marxistes-léninistes. Peu importe : cette « réalité la plus réelle » leur cache tout le reste. Leurs partis ressemblent à des Eglises. Ils ont des textes sacrés, des grands prêtres qui célèbrent des rites et excommunient les déviants. Ils dispensent de pseudo-certitudes, imperméables aux démentis du réel.

Mark Lilla écrit que tout penseur réactionnaire est un enquêteur qui remonte le fil du temps dans l’espoir de découvrir à quel moment le « mauvais chemin » a été pris ; celui qui nous a menés à la catastrophe présente. D’après Voegelin, il faudrait remonter ainsi jusqu’à quel moment de notre histoire pour trouver cette « mauvais bifurcation » ?

Dès les premiers siècles du christianisme ! C’est cette religion qui aurait entamé le processus de sécularisation propre à l’Europe. Saint Augustin fut mis en demeure de la défendre alors que de nombreux Romains, comme Symmaque, l’accusaient d’avoir provoqué l’affaiblissement et la chute de l’Empire. C’est aussi la thèse de Gibbon. L’évêque d’Hippone, depuis son Algérie, répliqua que la Cité de Dieu n’était pas celle des hommes et que les secondes étaient effectivement destinées à passer. Ensuite, Machiavel, puis les Lumières auraient achevé le processus en sécularisant la politique.

Mais il ne suffit pas de procéder au bannissement du divin hors de la cité, réplique le penseur réactionnaire, pour être débarrassé de cette encombrante absence. Comme disait à peu près un autre penseur réactionnaire, l’Anglais Chesterton, « quand les hommes cessent de croire en Dieu, ils ne croient pas pour autant à rien. Ils se mettent, au contraire, à croire en n’importe quoi. »

Mark Lilla parle à ce propos d’une « notion hydraulique » : ce qui est expulsé ici fait retour là. Leo Strauss, que nous n’allons pas tarder à évoquer, et qui fut un ami et correspondant d’Eric Voegelin, a écrit « tout progrès de la pensée dans une direction a été payé d’un recul sur un autre point. » Et c’est une idée-force de toute pensée réactionnaire : nos progrès apparents nous masquent des reculs que nous ne percevons pas.

La deuxième idée essentielle de Voegelin, c’est l’assimilation des religions séculières aux sectes gnostiques. Comme ces dernières, les totalitaires croient posséder le moyen d’atteindre le salut. Ils croient pouvoir accomplir le paradis sur terre… et ils y installent leurs enfers.

Aux Etats-Unis, Voegelin demeure très lu et commenté pour la somme Ordre et Histoire, dont les éditions du Cerf ont récemment entamé la traduction. En France, il reste largement à découvrir. On recommande La nouvelle science du politique. Une introduction, parue au Seuil. Et bien sûr, Les religions politiques, au Cerf.

Dans leur introduction à la Correspondance échangée entre Leo Strauss et Voegelin, les éditeurs écrivent : « les problèmes fondamentaux de l’ordre politique prennent de l’ampleur dans les périodes d’instabilité. Au cours des époques calmes, la science politique se cantonne dans une attitude descriptive, éventuellement à une apologie des principes qui animent les institutions vénérables et les pratiques traditionnelles. En revanche, les « époques de trouble » coïncident généralement avec un développement de la science politique. » Qui doute que la période dans laquelle nous sommes entrés fasse partie des secondes.

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