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Europa, notre histoire : une avalanche d'histoires de l'Europe au cours des deux derniers siècles

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Ecrire l'histoire de l'Europe est un fort vieux projet. Mais chaque réalisation témoigne d'abord de l'époque de sa propre écriture.

Je voudrais vous parler, cette semaine, d’un livre qui vient de paraître aux éditions Les Arènes, Europa, notre histoire, sous-titré L’héritage européen depuis Homère. Parce que c’est un ouvrage impressionnant. d'abordar sa taille. 1 392 pages. Je défie les journalistes qui écrivent des recensions de l’avoir lu en entier… Ensuite par le nombre et l’origine nationale de ses auteurs : 109, venus du monde entier. Mais si ce pavé nous intéresse, c’est aussi et surtout en tant que symptôme.

Car, des histoires de l’Europe, il en pleut avec régularité depuis de nombreuses décennies et même quelques siècles. J’en possède personnellement toute une bibliothèque. Or, chaque averse a coïncidé avec un état d’esprit des Européens. Chacune a enregistré un jugement porté sur une histoire dont elle a retenu certains aspects pour en faire sens. Chacune de ces vagues historiographiques a coïncidé avec une situation politique de l’Europe. Il n’est pas anodin que cet ouvrage s’attaque à la question de" la provincialisation de l’Europe" dans le monde à une époque où, comme l’écrit Dominique Reynié dans Le Figaro de ce matin, nos petits Etats-nations ne sont plus capables de garantir leur indépendance sur le plan militaire, ni même d’imposer leur autorité fiscale aux GAFA.

Ce pessimisme n'a pas toujours été de mise. Pour prendre un exemple au début du XIX° siècle, le cours que professe François Guizot au Collège de France entre 1828 et 1830, et qui sera édité en 1840, sous le titre Histoire de la civilisation en Europe, alors que son auteur est devenu de facto le chef du gouvernement, est d’un puissant optimiste. Il témoigne de la prise de conscience, dès le début du XIX° siècle, de l’une des caractéristiques de l’esprit européen – « la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel » (p. 57) A l’époque, cette dualité apparaît au protestant Guizot comme je le cite « la source de la liberté de conscience". Pour l’auteur, cette spécificité européenne est très ancienne et s’est bâtie en plusieurs fois.

Il y a d’abord le fait, intervenu dès le V° siècle, de la constitution d’une institution hiérarchique et spécialisée, l’Eglise catholique. Ses évêques, « devenus les premiers magistrats municipaux », protègent la civilisation urbaine, menacée par les invasions barbares et imposent à leurs rois « une loi supérieure à toutes les lois humaines ».

Mais c’est surtout la Réforme, aux yeux de ce calviniste qui, malgré elle, a introduit en Europe l’esprit de libre-examen. « Les conséquences de la Réforme, écrit-il, «ont dépassé ses vues. Ce qu’elle a fait, elle ne l’a pas complètement connu. » (343) A l’origine, les protestants ne voulaient pas supprimer l’Eglise de Rome, mais la remplacer par une nouvelle autorité spirituelle. Mais la Réforme n’en ayant pas été capable, elle aurait lancé, malgré elle, un processus d’émancipation individuelle.

Or, poursuit Guizot, nouvelle ruse de l’histoire, si l’on veut, « l’abolition du pouvoir spirituel », celui de la papauté, a contribué à émanciper politiquement les Européens. Car la religion échappant à une « aristocratie ecclésiastique » pour devenir l’affaire de tous, la pensée religieuse a entamé une révolution intellectuelle générale qui culmine avec nos philosophes de Lumières, via Bacon et Descartes. Il était inévitable, poursuit Guizot, qu’entre l’esprit de libre-examen et la monarchie absolue, un conflit éclatât. Que celui-ci soit survenu d’abord en Angleterre, explique l’avance politique et intellectuelle prise par ce pays.

Voilà une histoire de l’Europe qui témoigne de l’esprit de son temps, comme Europa Notre histoire témoigne, presque deux cents ans plus tard, de la nôtre. Elle était animée par une profonde confiance dans les destinées de l’Europe, assise sur l’idée d’une supériorité et d’une avance intellectuelle du continent. Aujourd’hui, le fardeau de la culpabilité européenne écrase la nôtre. Guizot croit à une destinée providentielle d’une Europe de l’émancipation. En Français libéral, il est obsédé par le modèle anglais, ce chemin que son pays n’a pas su prendre et dont l’échec politique s’est soldé par la Révolution de 1789.

Au passage, et parce que les rapports entre l’Europe et l’islam semblent beaucoup préoccuper nos historiens contemporains, on relèvera les observations dignes d’intérêt faites par Guizot. « Le principal effet des croisades, écrit-il, fut un grand pas vers l’affranchissement de l’esprit. (…) Il est arrivé aux croisés ce qui arrive aux voyageurs : leur esprit s’est ouvert et élevé par cela seul qu’ils ont vu une multitude de choses différentes, qu’ils ont connu d’autres mœurs que les leurs. Ils se sont trouvés en relation avec deux civilisations non seulement différentes, mais plus avancées : la société grecque, d’une part, la société musulmane, de l’autre. (…) Les croisés furent frappés de ce qu’il y avait de richesses et d’élégance de mœurs chez les musulmans. » (235, 236) « Un monde vaste et nouveau s’était ouvert devant l’esprit européen. » (240)

Il est assez remarquable que Guizot prononce ce cours sur la civilisation en Europe, alors qu’est lancée, depuis quelques années, la question de l’unification politique de l’Europe. Et c’est là l’œuvre d’un autre Français, le comte de Saint-Simon. On a souvent dit combien l’Union européenne actuelle ressemblait au projet saint-simonien. Le comte voulait une « Chambre des députés du Parlement européen », composée de « négociants, de savants, de magistrats, et d’administrateurs », dont les habitudes, la culture et les relations » ne seraient pas bornées à leur appartenance nationale. Il pensait que cette société politique européenne devrait avoir trois piliers principaux : la France, son pays, l’Angleterre et l’Allemagne – dont on doit rappeler qu’elle n’existait pas encore. Pas mal vu pour un « utopiste »…

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