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La littérature jeunesse, y compris ses classiques, colporte parfois des stéréotypes et des caricatures qui apparaissent choquants pour les lecteurs contemporains. Faut-il pour autant les retirer des librairies ?

Littérature jeunesse. De Roald Dahl à Dr Seuss, des classiques à "réévaluer" ?

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Les livres vieillissent mal on le sait. Retoucher des classiques de la littérature enfantine, afin de corriger les stéréotypes de race ou de genre que certains véhiculent, est devenue une pratique courante aux Etats-Unis. Mais s'agit-il vraiment d'une nouvelle manifestation de la cancel culture ?

La littérature jeunesse, y compris ses classiques, colporte parfois des stéréotypes et des caricatures qui apparaissent choquants pour les lecteurs contemporains. Faut-il pour autant les retirer des librairies ?
La littérature jeunesse, y compris ses classiques, colporte parfois des stéréotypes et des caricatures qui apparaissent choquants pour les lecteurs contemporains. Faut-il pour autant les retirer des librairies ? Crédits : Graphica Artis - Getty

Aux Etats-Unis, la pratique est désormais courante de corriger des classiques de la littérature enfantine, au motif que certains aspects de ces œuvres sont devenus inacceptables. Le retrait récent notamment de six livres écrits et dessinés par le Dr. Seuss, dont les albums se sont vendus à 700 millions d’exemplaires, pour stéréotypes raciaux, a provoqué de vives réactions.

Le New York Times, de gauche, est plutôt favorable. Il y a des livres qui "vieillissent mal", écrivent Alexandra Alter et Elizabeth A Harris. Il est normal de "réévaluer" les classiques destinés aux enfants et d’en faire disparaître les stéréotypes et certaines caricatures que nous ne sommes plus disposés à accepter de nos jours. Et elles rappellent que certains de ces classiques ont été ainsi "révisés" sans drames. Roald Dahl avait ainsi réécrit son fameux livre Charlie et la chocolaterie, afin d’en modifier l’identité des travailleurs de l’usine de chocolat de Willy Wonka. Dans la version originale, de 1964, les Oompa Loompas étaient issus d’une "tribu de pygmées importée d’une très profonde forêt de la jungle africaine où aucun homme blanc n’avait jamais pénétré auparavant."  Dans les années 1970, Roald Dahl les transforma en espèces de hippies nains aux longs cheveux dorés. A présent, c’est de grossophobie qu’est accusé Roald Dahl, à cause du personnage d’Augustus Gloop. Bizarrement, vous remarquerez que la caricature d’Allemand incarnée par ce personnage ne semble poser aucun problème. Il y a des stéréotypes ethniques qui sont acceptables, d’autres non, c’est la morale du woke…  Les livres du très populaire Richard Scarry, créateur notamment de Petit Ours -160 millions d’exemplaires vendus - ont été corrigés depuis sa mort, en Suisse, en 1994. Dorénavant, Papa lapin travaille à la cuisine et c’est une madame Ourse policière, qui règle la circulation. 

S'agit-il vraiment de cancel culture ici ?

Peut-on réellement mettre en case à propos de ces affaires la cancel culture, comme l'ont fait plusieurs éditorialistes conservateurs ? Benjamin Wallace-Wells, célèbre journaliste écologiste, pose la question dans The New Yorker. Et il répond par la négative. Les critiques de la cancel culture attribuent les cas de censure aux chasses en meutes, sur les réseaux sociaux, d’activistes du politically correct en colère. Il n’y eut rien de tel dans le cas du Dr Seuss, relève-t-il. 

La cancel culture c'est la peur que ressentent des gens ordinaires d’être publiquement blâmés s’ils expriment des idées politiquement incorrectes et qui pousse les gens et les institutions à s’auto-censurer.        
Benjamin Wallace-Wells

Que signifie cet acharnement sur des symboles ?

Mais ce sont les élites sociales, écrit encore Benjamin Wallace-Welles, qui redoutent par-dessus tout d’être jugées et de devenir l’objet de la chasse en meute des activistes sur les réseaux sociaux. L'éditorialiste relève que les gens de gauche sont de plus en plus nombreux, aux Etats-Unis, à adhérer à la thèse du "racisme structurel" qui imprègnerait insidieusement le pays sans que les gens en aient conscience. Il remarque aussi à quel point le sujet de la race a été au premier plan durant les primaires démocrates. Pratiquement tous les orateurs ont évoqué des mesures spécifiques destinées aux "communautés noire et brunes" (Black and brown communities). 

Des meetings de Bernie Sanders ont commencé par une bénédiction de représentants des peuples indigènes. Et Nancy Pelosi est apparue au Capitole, portant des étoles en tissu kente, originaires du Ghana, souvent revêtus par des Africains-Américains pour des occasions exceptionnelles, comme les remises de diplômes. Wallace-Welles évoque aussi une affaire qui a fait couler beaucoup d’encre, aux Etats-Unis : la décision prise par le conseil de l’éducation de la ville de San Francisco de débaptiser de nombreuses écoles de la ville, en vue de "démanteler les symboles du racisme et de la culture suprématiste blanche". Abraham Lincoln, le président des Etats-Unis qui y a fait abolir l’esclavage, est ainsi jugé coupable de persécutions envers les Indiens. Débaptisé. Idem pour l’abolitionniste James Russell Lowell. 

Et le journaliste associe ces campagnes "d’annulation", qui ont parfois donné lieu à la destruction de statues, à la gentrification de certains quartiers des centres-villes. Les nouveaux arrivants, appartenant aux classes favorisées, "aspirent à faire disparaître un passé compliqué et à le remplacer par un autre, exempt de tout reproche. De telles vues sont bien portées par les nouveaux venus : des Démocrates blancs et diplômés du supérieur qui sont devenus bien plus à gauche sur les questions raciales que les électeurs noirs ou hispaniques." S’acharner sur des symboles est une bonne façon dexhiber sa belle âme. Surtout lorsqu’on vient chasser les habitants – Noirs, Latinos et pauvres – de leurs quartiers en faisant grimper les prix de l’immobilier.

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