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Le geste historique du Président de la République François Mitterrand et du chancelier allemand Helmut Kohl se recueillant ensemble à Verdun, devant le mémorial de la Première Guerre mondiale, le 22 septembre 1984
Épisode 4 :

De l'opposition "Kultur versus civilisation au "tandem" franco-allemand

5 min
À retrouver dans l'émission

De l'antagonisme culturel entre les deux pays - incarné par la fameuse opposition "Kultur versus civilisation" - à la formation du célèbre "tandem franco-allemand", un essai récemment paru permet d'analyser les relations intellectuelles franco-allemande au prisme de trois siècles d'histoire.

Le geste historique du Président de la République François Mitterrand et du chancelier allemand Helmut Kohl se recueillant ensemble à Verdun, devant le mémorial de la Première Guerre mondiale, le 22 septembre 1984
Le geste historique du Président de la République François Mitterrand et du chancelier allemand Helmut Kohl se recueillant ensemble à Verdun, devant le mémorial de la Première Guerre mondiale, le 22 septembre 1984 Crédits : Wolfgang Eilmes/Picture alliance - Getty

Qu'en est-il exactement de l'antagonisme entre Français et Allemands au tout début du XXe siècle ? Antagonisme qui s’est cristallisé dans la fameuse controverse "Kultur contre civilisation" ? Dans l'ouvrage Ennemis Héréditaires, co-écrit avec Andreas Wirsching, Hélène Miard-Delacroix écrit "Ce qui me frappe toujours dans cette période qui va conduire au déclenchement de la Première Guerre mondiale, c’est l’antagonisme culturel entre les deux pays." L'historienne évoque ainsi le "sentiment de supériorité" que ressentaient les savants et intellectuels allemands quand ils évoquaient leur propre Kultur, ressentie comme profonde et authentique, par opposition à la civilisation française, réputée superficielle et hypocrite

Le mythe Kultur versus civilisation

Ce lieu commun de la culture allemande de l’époque a été développé tout particulièrement par le grand Thomas Mann lui-même. Dans un livre publié durant la guerre de 14-18 et intitulé Considérations d’un apolitique. Il l’écrit pour justifier son refus de joindre son frère Heinrich Mann, qui s’était désolidarisé de l’Allemagne en guerre et avait proclamé son propre pacifisme internationaliste. 

Pour bien comprendre les relations intellectuelles franco-allemande, citons l'ouvrage essentiel de l’anthropologue Louis Dumont, L’idéologie allemande. France-Allemagne et retour (1991) :

Thomas Mann ne nomme jamais son frère, même s’il le cite quelquefois. Il part en guerre contre ce qu’il appelle « le littérateur de la civilisation », expression qui peut s’appliquer aussi bien à Romain Rolland qu’à Heinrich. Le "littérateur de la civilisation" est universaliste et pacifiste, avocat de la démocratie, c’est-à-dire de la politique. La "civilisation", chose des Occidentaux, s’oppose à la Kultur, qui caractérise l’Allemagne. C’est un thème rebattu, devenu général à l’époque, comme le slogan majeur par lequel l’Allemagne répond à la propagande ennemie. 

A ce plan, la civilisation est essentiellement le progrès matériel, par définition commun à tous et donc international, tandis que l’Allemagne est le dépositaire des valeurs spirituelles de la Kultur, qui lui est particulière.        
Louis Dumont

On voit bien, écrit plus loin Louis Dumont que ce qui est visé ici sous le nom de civilisation, c’est ce que nous avons appelé l’individualisme de la Révolution française, un individualisme appliqué aux institutions sociales et qui se trouve en même temps être porteur de progrès matériel et donc suspect de "matérialisme". Par opposition à l’individualisme intérieur, spirituel, nuancé au moins de religion, qui laisse intact le holisme ambiant et participe de l’organique. (…) En effet "l’Allemagne est une communauté et les valeurs occidentales qui ne connaissent que l’individu et l’espèce sont destructrices de l’identité allemande."

L'Allemagne, normalisée : un pays européen comme les autres

Ce thème, rebattu autrefois, de l’individualisme français versus « le holisme » allemand a un peu disparu de nos débats… C'est peut-être parce que l’Allemagne s’est normalisée, qu’elle est devenue cette démocratie modèle que l’Europe admire à la fois pour ses performances économiques et pour le fonctionnement régulier de ses institutions. Le fameux "_Sonderweg"_, le "chemin particulier" qu’une partie de ses élites revendiquaient, n’est vraiment plus de saison. 

Et surtout parce que nous avons cessé de nous regarder mutuellement comme "l’autre" vis-à-vis duquel nous nous identifions dans le passé. 

Le château de Versailles, lieu de mémoire

Andreas Wirsching et Hélène Miard-Delacroix, les auteurs de Ennemis héréditaires, font à nouveau référence au rôle de "lieu de mémoire" joué par le château de Versailles, à la fin de leur livre-entretien. Après avoir accueilli la proclamation de la naissance de l’empire allemand, en 1871 et la conférence de la paix en 1919, le château de Louis XIV a servi de garnison aux troupes d’occupation allemandes, du 14 juin 1940 au 15 août 1944. Le drapeau à croix gammée a flotté sur la résidence de nos rois. L’histoire de cette occupation a été racontée par Claire Bonnotte dans Soleil éclipsé

Mais en 2003, pour célébrer le 40e anniversaire du Traité de l’Elysée, signé par de Gaulle et Adenauer, le château a accueilli le Bundestag, l’Assemblée nationale et le Sénat, pour une cérémonie fastueuse qui marquait le succès d’une réconciliation réussie. "On ne pouvait pas se faire la guerre à chaque génération" écrivent les auteurs. "Le passage de la confrontation à la coopération" a demandé du courage et de la persévérance de part et d’autre. 

Les tandems franco-allemands : une réussite européenne

Les fameux "tandems" franco-allemands ont joué un rôle décisif. Nous avons encore les images en mémoire. Celle de de Gaulle et d’Adenauer, assistant ensemble à la messe, côte à côte, à la cathédrale de Reims, en juillet 1962, Celle de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt penchés l’un vers l’autre, en amis qui se comprennent. Celle surtout, inoubliable, de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, se tenant par la main en silence devant l’ossuaire de Douaumont, commémorant ensemble, au nom de nos deux peuples, l’effroyable bataille de Verdun, le 22 septembre 1984. 

Angela Merkel, elle, en est à son quatrième président de la République français… Une manière de faire observer l’extrême stabilité de la politique allemande.

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