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Franz Rosenzweig, l'anti-Hegel

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L'esprit réactionnaire radical : s'extraire de l'historicité.

Attention ! Un réactionnaire n’est pas un conservateur. Le conservateur n’est systématiquement hostile au changement ni aux réformes. Il demande seulement, comme Michael Oakeshott, qu’on « ne sacrifie pas à la légère un bien connu pour un mieux inconnu ». Face au changement, il demande à voir. Il se méfie de ce qu’Oakeshott appelle « la politique de la foi » et recommande « la politique du scepticisme ».

Or, les réactionnaires, « aussi radicaux que les révolutionnaires », selon Lilla, sont bel et bien du côté de la « politique de la foi ». Leurs angoisses sont aussi apocalyptiques que le sont les espoirs fous des révolutionnaires. Notons en passant que Mark Lilla a consacré, en 2001, une autre étude aux intellectuels radicaux, The Reckless Mind. Intellectuals in politics. L’esprit téméraire. Intellectuels en politique. Il y passait en revue les engagements politiques de Martin Heidegger, Walter Benjamin et Carl Schmitt, mais ne ménageait pas nos Michel Foucault et Jacques Derrida. Quel dommage que ce livre n’ait pas été traduit en français !

Mais pour en revenir à son dernier livre, The Shipwrecked Mind, l’Esprit de Naufrage, il reconnaît que le modèle du genre, celui qui allait lancer la mode de la « littérature des ruines, la Trümmerliteratur, une spécialité de l’Allemagne au temps de la République de Weimar, c’est Oswald Spengler. Avec son fameux Déclin de l’Occident, paru au lendemain de la défaite allemande, Spengler a initié un style d’écriture, qui semble retrouver, chez nous, ces derniers temps, une certaine actualité. Qu’on pense à Décadence, le dernier opus de Michel Onfray.

La première partie du livre est consacrée à trois philosophes que Lilla juge, chacun dans son genre, emblématique d’une pensée réactionnaire : Franz Rosenzweig, Eric Voegelin et Leo Strauss. Aucun d’entre eux n’exerça d’activité politique quelconque. Ce furent de purs intellectuels. Mais ils ont plusieurs choses à nous apprendre sur notre propre époque. En particulier, des façons de l’appréhender.

Alors prenons-les un par un. Franz Rosenzweig est surtout connu pour un livre très ambitieux et très étrange, entre mystique et philosophie, qui a pour titre L’Etoile de la Rédemption. Mais en quoi est-ce un penseur réactionnaire ?

Rosenzweig, était né, en Allemagne, dans une famille juive assimilée. Il était sur le point de se convertir au christianisme, comme l’avaient fait d’autres membres de sa famille, lorsque, après avoir participé à ce qu’il croyait être son dernier Yom Kippour, il eut une sorte de révélation. « Je suis revenu sur ma décision, dit-il, je vais demeurer juif. » Et ce philosophe de formation apprend alors l’hébreu et se lance dans une étude très sérieuse de la tradition juive, avec l’ambition avouée de la restaurer et même de la refonder.

Aux yeux de Mark Lilla, Rosenzweig est un anti-Hegel. Hegel est un philosophe progressiste : il croit à l’Histoire, comme d’autres aux Lumières ou au Progrès. Elle lui apparaît comme destinée à réaliser un dessein providentiel. C’est une force impersonnelle, mais orientée vers une destination précise, que la mission du philosophe est de deviner. La pensée de Rosenzweig est réactionnaire. Mais pas dans le sens où son auteur proposerait le retour à un passé juif mythifié. Ce qu’il enseigne, c’est à s’extraire du temps et à abandonner l’historicité aux nations. Les autres peuples – je cite L’Etoile de la Rédemption – « poussent leurs racines dans la nuit de la terre qui, même morte, leur fournit cependant la vie ; dans sa durée, ils prennent l’assurance de leur propre durée. Leur volonté d’éternité s’accroche au sol, au territoire, lieu de leur souveraineté. »

Or, le désir de protéger sa terre, sa patrie, peuvent conduire les nations à sacrifier leur propre survie. « C’est ainsi, je cite Rosenzweig, que la terre trahit le peuple qui lui confie sa survie ; la terre, elle, continue à durer, mais le peuple qui l’a habitée disparaît. »

Le Juif, écrit Rosenzweig « reste toujours sans attaches, comme le voyageur », c’est « un immigré ». Ce qui est un lieu commun. Mais plus fort ! Alors que chez tous les autres peuples, les coutumes et les lois qui constituent l’essentiel de l’identité ne cessent de s’ajouter les unes aux autres, le peuple juif, lui, a reçu sa Loi une fois pour toutes. C’est pourquoi il ne vit pas « dans le temps ». Non seulement, Rosenzweig était hostile au sionisme – pour lui, Israël est « une terre de nostalgie », non le lieu où bâtir un Etat -, mais il appelle le peuple juif à refuser de participer à l’histoire universelle. Et à se concentrer sur sa propre mission, de relais du divin au sein des nations.

Le christianisme, au contraire, est profondément tourné vers l’idée d’historicité. Il organise l’histoire humaine à partir d’un événement : l’Incarnation, le Messie. Il y a un temps d’avant, et le temps d’après, qui est celui de l’attente de son retour. Le chrétien est « toujours en route », jamais chez lui dans le monde tel qu’il est. Il n’est pas étonnant que le christianisme soit devenu une force historique.

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