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Frustrations et colères

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Les causes profondes de l'insatisfaction des peuples européens envers les partis de gouvernement.

Le Brexit est-il le signe annonciateur d’un détricotage général de l’Union européenne ? Y a-t-il un risque d’effet-domino chez les populations des Etats-membres déjà réticentes envers les abandons de souveraineté ?

C’est la question qui préoccupe non seulement Bruxelles, mais les capitales des 27 pays restant à bord du bateau. Le prochain maillon faible se trouve aux Pays-Bas. On se souvient comment, dans ce pays, une simple formalité - un référendum sur le Traité d’association de l’UE avec l’Ukraine -, en avril de l’an dernier, a été perdu par le gouvernement de Mark Rutte. Les partisans du non désirent provoquer un autre référendum, portant, cette fois, sur le maintien ou non dans l’Union européenne. Avec, en ligne de mire, le « Nexit ». Pour l’instant, une telle initiative est condamnée : il faudrait à ses instigateurs une majorité des 2/3 au Parlement de La Haye pour pouvoir la provoquer. Mais des élections générales ont lieu cette année. Et les partis pro-européens ont de fortes chances d’y laisser des plumes. Certes, d’après les sondages, la majorité des Hollandais ne souhaitent pas quitter l’UE. Mais on a appris à se méfier des sondages…

Toutefois, afin d’éviter le risque de contagion, les négociateurs européens du Brexit, menés par le Français Michel Barnier, ont mis très haut la barre des exigences. On parle d’une somme de 60 milliards d’euros exigés du Royaume-Uni, au titre des engagements budgétaires, des garanties d’emprunts et autres pensions de retraite des fonctionnaires bruxellois. Il s’agit clairement de dissuader d’autres candidats à la sortie de l’Union, en montrant aux populations qu’un tel exit ne serait pas gratuit.

Mais il ne faut pas se cacher que « l’union toujours plus étroite » n’est plus à l’ordre du jour. L’UE est, en effet, attaquée de tous côtés. Les libéraux reprochent à Bruxelles d’être un monstre bureaucratique à la française, un super-Etat maniaque de réglementations, qui empêcherait les Européens de profiter des opportunités de croissance asiatiques. C’est aussi le discours de l’UKIP britannique. Au bord opposé, la gauche radicale voit dans l’UE le fourrier d’une mondialisation dont elle ne veut pas ; et une conspiration destinée à imposer la concurrence. Quant à la droite radicale, elle voit dans l’entreprise européenne un complot destiné à éradiquer et à remplacer les peuples, jugés trop réticents par les élites, face aux grandioses projets communautaires. Certes, ces discours se contredisent en partie mutuellement, mais leur effet se cumule.

Les récentes élections aux Etats-Unis ont montré que cette insatisfaction est loin d’être une spécialité européenne.

C’est vrai, et le projet européen cristallise un certain nombre de frustrations et de colères, qui minent toutes les démocraties représentatives. La revue britannique Prospect publie ce mois-ci un article très intéressant sur ce sujet, Europe in revolt. Son auteur, Chris Bickerton, remarque tout d’abord que le vote en faveur du Brexit n’est que la pointe immergée d’un vaste iceberg de mécontentement qui concerne toute l’Europe. Il se traduit par un rejet global des classes politiques, gauche et droite confondues, que traduit le slogan du Mouvement Cinq Etoiles, en Italie : « vaffanculo ! » (Va te faire foutre !).

Le politologue Peter Mair, décédé depuis, avait analysé dans un livre très souvent cité, Ruling the Void, the Hollowing of Western Democracy (Le gouvernement du vide, l’érosion de la démocratie européenne), le délitement général des partis de gouvernement. Leurs adhérents s’évaporent, leurs électeurs leur sont infidèles et se comportent en frivoles consommateurs de programmes et non plus en sectateurs loyaux. D’où l’imprévisibilité des résultats électoraux.

De nouveaux mouvements surfent sur ce climat « anti-establishment » ; les uns se réclament de la droite, comme le Front national ou le Parti de la Liberté de Geert Wilders, d’autres de la gauche, comme Podemos ou Syriza. Ils ont en commun d’être fortement individualisés : Beppe Grillo est une vedette de télévision et Pablo Iglesias en est devenu une ; aux élections européennes de 2014, tous les bulletins de vote de Podemos portaient une photo de son charismatique leader.

Ces mouvements qui court-circuitent les partis politiques traditionnels pratiquent une forme de désintermédiation de la politique, dont le phénomène Macron, en France, est la plus récente illustration. Ils sont en phase avec une évolution générale des sociétés européennes vers des formes diverses de désaffiliation. Car parallèlement à l’atomisation des marchés du travail, on y constate, en effet, une individualisation croissante.

Les nouvelles gauches portent une grande responsabilité dans ce phénomène, écrit encore Bickerton. Elles ont célébré la diversité et exigé la multiplication des droits spécifiques, alors que la vieille gauche européenne travaillait pour le bien-être de l’ensemble des salariés. Mais les ouvriers n’intéressent plus la gauche.

Enfin, les concepteurs de l’UE ont eu tort de tenir pour acquis la démocratie libérale. La démocratie, c’est le règne des majorités - que le libéralisme prétend limiter, (en lui opposant le droit des minorités), et encadrer à travers le contrôle des lois par les Cours constitutionnelles. Aujourd’hui, les peuples européens réclament la souveraineté et considèrent l’UE et ses institutions comme des entraves mises en travers de leurs aspirations. Les peuples ont l’impression qu’on leur permet de changer de gouvernement, mais pas de politique. « L’Union européenne, écrit-il, est devenue le symbole de la victoire des règles constitutionnelles contre les souhaits des majorités démocratiques. » A méditer !

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