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Dans cette vidéo, Tsai Ing-Wen remercie ses électeurs après avoir remporté l’élection présidentielle à Taïwan avec 57% des suffrages

Taïwan : quand élection rime avec guerre de l'information

5 min
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Samedi, élections à Taïwan. La présidente sortante Tsai Ing-wen a été reconduite au pouvoir avec un forte majorité (57 %) contre 38 % à son challenger, Han Kuo-yu, du Kuo Mintang. Quelles leçons peut-on en tirer ?

Dans cette vidéo, Tsai Ing-Wen remercie ses électeurs après avoir remporté l’élection présidentielle à Taïwan avec 57% des suffrages
Dans cette vidéo, Tsai Ing-Wen remercie ses électeurs après avoir remporté l’élection présidentielle à Taïwan avec 57% des suffrages Crédits : Chan Long Hei/SOPA Images/LightRocket - Getty

Comme l’écrit Rush Doshi dans Foreign Affairs, outre les deux candidats officiels, Tsai Ing-wen et Han Kuo-yu, son challenger du Kuo Mintang, on pourrait en voir un troisième : le Parti communiste chinois, sur le continent. Ce dernier ayant soutenu fortement le candidat du Kuo Mintang. Mais en vain. Cependant, les démocraties à travers le monde entier devraient regarder avec beaucoup d’attention ce qui s’est produit durant cette campagne électorale à Taïwan, car toujours selon Rush Doshi, "leurs propres médias pourraient bien connaître des manœuvres comparables à celles que la Chine y a mises en œuvre pour tenter d’obtenir un résultat électoral favorable à ses intérêts."

Une stratégie chinoise sophistiquée de diffusion des informations

A l’occasion de ces élections, Pékin a en effet déployé à Taïwan « une stratégie sophistiquée destinée à influencer chaque étape de la chaîne de production d’information, depuis les journalistes lui fournissant sa matière première – des contenus – jusqu’aux plateformes qui les disséminent, en passant par les sociétés de médias qui les contrôlent. » Pékin était derrière le candidat du Kuo Mintang. 

Entre dirigeants nationalistes, le courant passe... 

Pourquoi le Kuo Mintang, adversaire historique des communistes chinois, est-il devenu, paradoxalement, le chouchou des dirigeants chinois actuels à Pékin ? Parce que  c’est un parti nationaliste ; il considère que l’île de Taïwan fait partie de la Chine et doit donc s’unir à elle. Ses dirigeants ont renoncé depuis longtemps à l’objectif que s’était fixé Tchang Kaï-chek, en 1949, lorsque, vaincus par les communistes de Mao, ses troupes se réfugièrent dans l’île : la reconquête de la Chine continentale. 

Le Parti démocratique progressiste de Tsai Ing-wen, au contraire, entend conserver l’autonomie politique dont jouit de facto Taïwan ; parce que c’est la condition pour que l’île continue à vivre en démocratie. Et les événements de Hong Kong ont démontré aux Taïwanais qu’on ne pouvait pas faire confiance à Pékin pour respecter les acquis démocratiques d’un territoire recouvré par la Chine.

Si Pékin mettait la main sur l’île rebelle, comme elle menace de le faire avec régularité, elle ferait l’acquisition d’une des économies les plus prospères de la planète, grande productrice des semi-conducteurs dont la Chine a un besoin urgent, du fait des restrictions commerciales américaines. En outre, Pékin pourrait transformer l’île entière en un porte-avion avancé en mer de Chine, comme il l'a montré en militarisant un grand nombre d'îlots. 

Afin d’influencer les élections taïwanaises, la Chine a d’abord utilisé la menace. En 1995 et 1996, elle a lancé des missiles dans les eaux taïwanaises pour tenter de dissuader les électeurs de reconduire au pouvoir le président Lee Teng-hui. Le résultat fut inverse : indignés plus qu’effrayés, les Taïwanais réélirent Lee. Cette fois, ce sont ses énormes moyens d’influence que Pékin a choisi de mettre en batterie. Une fois encore sans obtenir le résultat escompté. 

Une guerre de propagande massive

Première observation : pour les dirigeants communistes chinois, l’information n’est pas neutre, elle ne saurait donc être objective. Ils le proclament : c’est un des champs de bataille sur lequel se livre la lutte pour le pouvoir. Il s’agit de "contrôler le discours public", afin de l’orienter en faveur du pouvoir et des intérêts chinois.

Premier étage de la chaîne : les créateurs de contenus. Chaque année, la Chine invite un grand nombre de journalistes taïwanais à des séminaires. Ceux qui se montrent les plus complaisants sont récompensés, les plus critiques subissent des campagnes d’intimidation : harcèlement sur les réseaux sociaux, menaces, voire procès en diffamation. 

Deuxième étage : Pékin a utilisé les liens commerciaux noués avec Taïwan pour investir dans ses groupes de médias. Il peut ainsi influencer des publications, des sites, des chaînes de télévision et de radio. Leurs responsables sont requis de coordonner leurs commandes d’articles ou de reportages directement avec le Bureau des affaires taïwanaises en Chine. Les articles concernant les violations des droits de l’homme en Chine sont déconseillés. Et les entreprises taïwanaises réalisant une partie significative de leur chiffre d’affaires sur le continent sont fermement invitées à acheter des espaces publicitaires aux médias sous contrôle. 

Enfin, sur les réseaux sociaux, une véritable armée de bots est à l’œuvre, disséminant de fausses informations. Il ne s’agit pas seulement d’attaquer Tsai et son parti, mais de provoquer la polarisation, afin de fragiliser la démocratie taïwanaise : d'inquiéter l'opinion sur la santé économique de Taïwan, en diffusant des fausses informations. De susciter un climat de tension, d'incertitude et d'affolement, afin de déstabiliser les institutions de la cible. 

Une leçon à méditer ?

Certes, Pékin, cette fois, a raté son coup. Son candidat a été battu. C’est parce que le public a appris à repérer les fake news, qu’il sait en gros quels sont les médias qui demeurent indépendants et ceux qui sont "sous contrôle". 

Mais le monde entier doit prendre garde à ce qui a été expérimenté par la Chine à Taïwan. Car, dans d’autres régions du monde, et en particulier en Amérique latine et en Afrique, les mêmes méthodes sont à l’œuvre : journalistes invités en Chine tout frais payés pendant un mois et "petits cadeaux", participations financières à des groupes de presse en difficulté, accords de co-production, achat d’espace publicitaire... 

Nous aurions tort, en Europe, de nous croire à l’abri… Le contrôle de nos moyens d’information par des puissances étrangères n’est pas un mythe.

par Brice Couturier

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