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Kaliningrad, enclave russe coincée entre deux membres de l'OTAN

6 min
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Les Baltes redoutent de faire l'objet d'un nouveau partage de l'Europe entre une Russie nostalgique de son empire soviétique et une administration américaine en proie à l'isolationnisme.

Après la deuxième guerre mondiale, les puissances victorieuses se livrèrent à toute sorte de rectifications de frontières et à des expulsions massives de populations.

Le très regretté anthropologue Ernst Gellner disait que l’Europe centrale ressemblait, avant cette guerre, à un tableau de Kokoschka. La plupart des Etats de la région ne correspondaient pas à un seul peuple ; ils étaient pluriethniques. 1/3 des citoyens polonais étaient ukrainiens, juifs ou allemands. Plus de 3 millions d’Allemands vivaient dans les Sudètes, en Tchécoslovaquie. Il existait des peuples sans Etat, comme les Ruthènes qu’on rencontrait aussi bien en Hongrie, dans l’est de la Pologne qu’en Serbie.

Après 1945, selon Gellner, la région s’est mise à ressembler bien davantage à un tableau de Modigliani. Le temps des taches de couleur, des peuples entremêlés a laissé la place à celui des grands aplats de couleur uniforme. Polonais et Ukrainiens ont échangé des millions de nationaux, arrachées de leurs villages, dans un esprit de purification ethnique ; des millions d’Allemands ont été chassés de villages qu’ils habitaient souvent depuis des siècles dans le même esprit, sous la supervision de Joseph Staline.

Nul besoin de rappeler que la purification ethnique hitlérienne, elle, avait déjà abouti à ce moment à la quasi-disparition d’un peuple entier - les Juifs d’Europe centrale, exterminés dans des camps de la mort, ou tués à petit feu dans des ghettos coupés du monde.

Bien sûr, nul ne contesta à l’Union soviétique les immenses acquisitions territoriales que lui avait concédées son allié d’alors, suite au Pacte Ribbentrop/Molotov. Les petites républiques baltes, Lituanie, Lettonie, Estonie, qui avaient gagné leur indépendance en 1918 et avaient dû la défendre ensuite contre les corps-francs allemands, furent annexées par l’Union soviétique, qui les avait déjà envahies une première fois en 1940. Mieux, le Nord de la Prusse orientale, autour de la vieille ville allemande de Königsberg, fut accordée à Yalta à Staline, qui la réclamait comme tribut de guerre.

Königsberg, la ville d’Emmanuel Kant, en effet, a été fondée par les chevaliers teutoniques au XIII° siècle. Elle devint par la suite la capitale du duché de Prusse, puis du royaume de Prusse, d’où partit l’unification de l’Allemagne. Elle fut renommée Kaliningrad, en hommage au président du Soviet suprême, Mikhail Kalinine, qui venait de mourir, en 1946. La population allemande en fut expulsée en totalité et l’oblad, repeuplé de Russes, auxquels on promettait les maisons allemandes qui avaient survécu aux bombardements. Cette région est liée aussi à notre propre histoire, puisque c’est là que se déroulèrent deux des grandes batailles de Napoléon 1° : Eylau (renommée Bagrationovsk) en février 1807 et Friedland (aujourd’hui Pravdinsk) qui donne en juin de la même année aux troupes du maréchal Soult l’accès à Königsberg.

Le généralissime de l’Union soviétique avait de bonnes raisons de vouloir annexer cette enclave entre la Lituanie et la Pologne : Oh pas l’ambre, dont la région est le premier détenteur au monde. Ni le pétrole offshore, qu’on ne savait pas encore exploiter en 1945. Mais la position stratégique. A la différence des autres ports soviétiques, sur la Baltique, celui de Kaliningrad est accessible en hiver sans brise-glace… Le port de Baltiisk, dans l’enclave, est aujourd’hui encore le quartier général de la flotte russe de la Baltique. A l’époque soviétique, c’était une zone militaire interdit d’accès. Une base navale d’où partaient notamment les sous-marins.

Et l’exclave territoriale russe de Kaliningrad, hypermilitarisée par Vladimir Poutine, est devenue – je cite Andrew Michta du Carnegie Endowment, « une épine dans le pied de l’OTAN », « un avant-poste militaire de Moscou, coincé entre la Lituanie et la Pologne », deux Etats membres de l’OTAN. Kaliningrad est, ajoute, cet universitaire américain, un élément essentiel du dispositif stratégique russe. C’est la pièce maitresse de ce que les spécialistes de la défense appellent _Anti-Access/Area Denia_l. C’est-à-dire les moyens militaires, missiles en particulier, susceptibles d’interdire à un ennemi de faire mouvement sur un théâtre d’opération. Kaliningrad, enclave de la Russie entre deux Etats de l’OTAN, est devenu l’un des points les plus chauds de la planète.

Pourtant, il s’en est fallu de peu que Kaliningrad joue un tout autre rôle dans les relations entre la Russie et l’Europe. Après l’explosion de l’Union soviétique, les ministres les plus libéraux de Boris Eltsine avaient imaginé en faire une sorte de Hong Kong russe. En accordant à ce territoire des exemptions fiscales qui demeurent aujourd’hui, les Russes comptaient y attirer les capitaux européens et y développer les activités économiques. L’enclave a, en effet, connu une forte croissance, grâce notamment à ses pêcheries et à son industrie mécanique. Mais elle est surtout devenue le paradis des trafiquants, un des centres du trafic d’héroïne. Sa population (environ un million de Russes a été décimée par le Sida).

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