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La Chine plus en phase qu'elle ne croit avec l'idée que Trump se fait du monde

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Si Joseph Nye doute de la disponibilité de Pékin à assumer sa part de responsabilités mondiales, Eric X Li estime que le tournant que Trump s'apprête à faire prendre à la diplomatie américaine rencontre la vision du monde qui est celle des dirigeants chinois.

Sur le même site de Project Syndicate, j’ai relevé un article de Joseph Nye, un spécialiste démocrate des relations internationales, qui a occupé d’importantes fonctions dans les gouvernements de Bill Clinton et de Barack Obama. Le président chinois Xi Jiping a lancé à Trump un avertissement : il pourrait tomber, a-t-il prévenu « dans le piège de Thucydide ». A savoir celui d’une puissance dominante qui renâcle à l’arrivée d’un compétiteur de la même taille que lui et refuse de partager avec lui l’influence. Mais, demande Joseph Nye, les Chinois sont-ils prêts à partager les responsabilités internationales, qui vont avec la puissance ? Or, c’est là une obsession des libéraux, en Occident. Les Chinois veulent jouer comme l’un des acteurs majeurs de la scène mondiale, disent-ils, mais ils ne veulent pas partager avec les Etats-Unis le rôle de garant en dernier recours.

Et là encore, on se tourne vers l’histoire. Au « piège de Thucydide » de Xi Jinping, Nye réplique par le « piège de Kindleberger ». Charles Kindleberger, qui fut l’un des architectes du Plan Marshall, était aussi un brillant historien. Il a laissé un des meilleurs livres disponibles sur la crise des années trente, La grande crise mondiale (1929-1939). L’idée centrale de son livre, c’est que « pour que se stabilise l'économie mondiale, il fallait un stabilisateur, et un seul ». Or, après la Première guerre mondiale, les Etats-Unis avaient remplacé la Grande-Bretagne dans le rôle de principale puissance mondiale ; mais enfermés dans leur isolationnisme, ils ont refusé d’assumer les responsabilités inhérentes à ce statut, nouveau pour eux.

Quelles responsabilités est censée assumer une telle puissance, aux yeux de Joseph Nye ? fournir les biens publics dont les autres ont besoin, afin que le système international puisse fonctionner correctement. Garantir, en particulier, la libre circulation maritime, veiller sur le climat terrestre, assurer une certaine stabilité monétaire et financière.

Or, estiment de nombreux analystes américains, la Chine se comporte en free-rider, en passager clandestin, plutôt qu’en co-responsable. Peut-être ne se sent-elle pas dans l’obligation de protéger un ordre international dont elle bénéficie, sans nul doute, mais à l’architecture duquel elle n’a pas participé. Elle ne se comporte pas, cependant, comme une puissance révisionniste, ainsi que le fait la Russie. Ce qu’elle semble viser, c’est augmenter sa propre influence dans le système international tel qu’il fonctionne ; mais non pas le bouleverser. Ainsi bénéficie-t-elle trop de l’OMC pour vouloir la torpiller. Et si elle a créé une Banque rivale du FMI, elle ne cherche pas à remplacer ce dernier. Elle assume pleinement sa part de charge à l’ONU. Mais de nombreux Etats asiatiques ont relevé avec inquiétude, l’été dernier, la manière dont elle s’est moquée du jugement prononcé contre ses prétentions par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, saisie par les Philippines.

Après trois ans de délibération, la Cour de La Haye a rendu son verdict le 12 juillet dernier sur la question des îles Spratleys en faveur des Philippines. Or, Pékin a construit, sur des récifs partiellement immergés, trois îles artificielles, en pompant dans le sable et les coraux des îles voisines. La Chine a installé sur ces îles artificielles un aéroport et quatre bases militaires, qui font partie de la « grande muraille de sable », destinée à contrôler l’accès en mer de Chine méridionale. La Cour permanente d’arbitrage a donné raison aux Philippines sur tous les sujets en discussion : la poldérisation de bancs de sable, à des fins de création d’une piste d’atterrissage, a déclaré la Cour de La Haye, constitue une violation du droit international. Pékin ne saurait s’en prévaloir pour exiger une zone économique exclusive sur cette région, riche en gaz et en pétrole et surtout d’un intérêt stratégique évident. Les commentateurs estiment que, par ce jugement, la Cour d’Arbitrage de La Haye a fait « perde la face » à la Chine ; ce qui est très grave, dans la culture asiatique.

La Chine avait prévenu d’emblée qu’elle ne se plierait pas à la décision de cette instance internationale. Mais ce faisant, elle inquiète non seulement ses voisins, mais aussi ses partenaires. Et voilà reposée la question de savoir si la Chine entend jouer ou non selon les règles du jeu international en vigueur. Cela pose aussi la question de savoir si l’élection de Donald Trump va porter un coup d’arrêt à la mondialisation et quel effet cela pourrait avoir pour la Chine.

La revue Foreign Affairs a publié à ce sujet un article assez passionnant de Eric X Li, le fondateur d’un fonds d’investissement de Shanghai qui est aussi l’un des collaborateur du think tank britannique International Institute for Strategic Studies. Les dirigeants chinois ont bien tort de chercher leurs informations sur Trump et ce qu’il représente auprès des élites américaines, prévient Li. Car le tournant que s’apprête à faire prendre le nouveau président à la diplomatie américaine est sans doute plus proche de leur propre vision du monde qu’ils le pensent. Trump est un souverainiste, qui croit davantage aux accords bilatéraux qu’aux institutions multilatérales, qui n’adhère pas à l’idéologie mondialiste qu’ont incarné, chacun à leur manière le libéral Bill Clinton, le néo-conservateur George W Bush, ou l’internationaliste Barack Obama. Au nom de la mondialisation, ces administrations ont voulu bâtir un empire et imposer des normes aux dépends des nations. C’est terminé.

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