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La conception nationale-populiste de la nation s'impose en Europe centrale

5 min
À retrouver dans l'émission

Au risque de causer un divorce entre l'ouest et l'est de notre Union européenne, les conceptions de la nation, libérale, à l'ouest, organique, à l'est, se radicalisent.

Hier, je vous signalai un texte paru sur le site Aeon, signé par une universitaire américaine, Holly Case. Elle y analyse le parcours de ces « nouveaux autoritaires », qui se sont imposés au pouvoir dans les anciennes démocraties populaires. Aujourd'hui, pour revenir sur le sujet, je souhaite évoquer un article, paru dans le dernier numéro de la revue Esprit. C’est un texte de Jacques Rupnik, éminent spécialiste de l’Europe centrale, traduit de l’anglais, consacré à la démocratie illibérale dans cette région.

A l’exception des micro-nations de l’ex-Yougoslavie, la transition du système de parti unique et d’économie dirigée à la démocratie libérale et à l’économie de marché s’est passée de manière harmonieuse en Europe centrale, souligne justement Rupnik. Pendant deux décennies, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie ont fait figure d’élèves modèles de la classe européenne. Comment se traduit cette régression démocratique ?

Par le retour au pouvoir en Hongrie, du FIDESZ de Viktor Orban, largement victorieux aux élections de 2010 et de 2014. En Slovaquie, les victoires électorales consécutives du Smer de Robert Fico, « l’Orban de gauche ». En Pologne, la victoire électorale du parti Droit et Justice, en octobre 2015. La Croatie vient de rejoindre le groupe, avec l’arrivée au pouvoir en 2016, d’une coalition dominée par le Hdz.

Comment expliquer cette espèce de contagion ? Il y a d’abord une crise de la démocratie libérale qui n’est pas, hélas, le privilège de la Mitteleuropa. « Le libéralisme polonais a épuisé ses arguments », écrit Zdzislaw Krasnodebski, député au Parlement européen et l’un des principaux théoriciens du PIS polonais. A ses yeux, la démocratie libérale était « le projet de l’élite post-1989 ». Elle a abouti à une atomisation sans précédent de sociétés autrefois harmonieuses.

On retrouve là la thèse selon laquelle ces pays auraient été « coupés en deux » par une modernisation économique menée au pas de charge. Il y aurait ainsi « deux Polognes » - celle de Varsovie et des grandes villes de l’Ouest, qui vivent plus ou moins à l’heure du consumérisme à l’allemande, et puis les villages de la partie orientale, qui n’ont guère profité de la transition au capitalisme. Idem entre la Hongrie, dont l’Est et le Sud auraient été « oubliées » par « les élites de Budapest ». Ou encore, en Slovaquie, où la réussite de Bratislava et Kosice, aurait été payée par l’abandon de la Slovaquie centrale. Cela aurait alimenté un « démocratie de frustration », selon l’expression du politologue polonais Marcin Krol. Frustration que les partis nationaux-populistes auraient exploitée, en se présentant comme les représentants du peuple contre les élites.

Cette nouvelle catégorie de dirigeants n’entend plus être limitée par des institutions, des Constitutions, ou des Cours Suprêmes. « L’ennemi, c’est l’impossibilisme légal », tonne Jaroslaw Kaczynski. Ce que décide le gouvernement, issu de la majorité électorale, ne saurait être arrêté par un cadre juridique préexistant. Comme le relève Rupnik, on est là dans une logique rousseauiste de la volonté générale qui refuse la séparation des pouvoirs et la limitation de l’exécutif par le droit.

Cette logique procède d’une nouvelle définition de la communauté nationale. Dans la conception libérale, la nation est conçue comme un contrat politique passé volontairement entre des citoyens qui assument la diversité de leurs intérêts et de leurs conceptions du Bien. Elle est donc le produit de la rencontre entre des volontés libres.

Le national-populisme dénonce cette conception libérale de la nation qu’il juge constructiviste et artificielle. Il récuse la diversité au nom de son idée de la « volonté nationale ». Il ressent l’Union européenne, avec son lourd appareil normatif, comme une nouvelle Union soviétique, imposée à des peuples réticents. Il refuse qu’elle puisse brider l’expression de la souveraineté nationale. Les nationaux-populistes ont, de la nation, une conception organique et non pas contractuelle.

Une partie de la population de ces pays adhère à ce discours, parce qu’elle a le sentiment que son identité nationale est menacée. Et cette inquiétude s’est transformée en panique lors de la crise des migrants de 2015. Les dirigeants de ces pays se sont présentés, à cette occasion, comme les défenseurs non seulement de leurs propres nations, mais de l’Europe elle-même. Dans certains de ces pays des confins de l’espace européen d’autrefois, la mémoire des anciennes invasions ottomanes reste vive. Il est facile de la réactiver à des fins politiques.

En outre, rappelle Rupnik, ces pays ont été traditionnellement des terres d’émigration et non pas d’immigration. Et la vie, au sein du bloc soviétique, les a habitués à vivre à l’intérieur de frontières hermétiques : songez – j’en ai fait l’expérience, que certaines lignes de train, à l’intérieur même du Pacte de Varsovie, s’arrêtaient parfois à quelques kms des frontières !

Dans ce contexte, la décision de la Commission européenne d’imposer des quotas de migrants a été interprétée sur place comme un diktat, destiné à convertir de force les sociétés d’Europe centrale au multiculturalisme tel qu’il existe dans la partie occidentale. Or, ce modèle est ressenti, à l’est, comme en échec.

Résultat des « régimes hybrides » qui « ne relèvent pas ou pas encore de la dérive autoritaire qui caractérisent les régimes de Poutine ou d’Erdogan », mais où « la concentration des pouvoirs fausse déjà le cours de la compétition politique. »

Bibliographie

Esprit

Esprit 2010

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