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Bustes de porcelaine représentant les présidents Mao Zedong et Xi Jing, marché de Panjiayuan, Pékin

La démaoïsation de la Chine n'aura pas lieu

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Même si le parti communiste chinois s'est beaucoup écarté du modèle spartiate, prôné par son fondateur, il ne peut s'attaquer au mythe sur lequel est assis son propre pouvoir.

Bustes de porcelaine représentant les présidents Mao Zedong et Xi Jing, marché de Panjiayuan, Pékin
Bustes de porcelaine représentant les présidents Mao Zedong et Xi Jing, marché de Panjiayuan, Pékin Crédits : Zhang Peng/LightRocket - Getty

Les frivoles occidentaux s’imaginent avoir « gagné la guerre froide », sous prétexte que l’Union soviétique a déclaré forfait en 1991, après avoir dû renoncer à son empire en Europe centrale. De ce succès qu’ils s’attribuent bien abusivement – ce sont les peuples de cette région qui ont reconquis leur souveraineté -, les Occidentaux ont déduit la thèse de la « fin de l’histoire ». Celle-ci postulant la conversion inévitable du monde entier à notre modèle de société, la démocratie libérale et le capitalisme, ils s’attendent à voir la Chine l’adopter à son tour. 

Le corps embaumé du fondateur trône toujours, dans son mausolée, sur la place Tian'anmen...

L’évolution du pays après la mort de Mao Zedong, en 1976, a pu le laisser augurer. L’arrestation de la « bande des quatre », incluant la veuve de Mao elle-même, les réformes de Deng Xiao Ping, Jiang Zemin, puis de Hu Jintao, auxquelles la Chine doit son incroyable passage de l’extrême pauvreté à la prospérité, ont pu en effet laisser croire que le pays était engagé dans la voie de « l’occidentalisation ». 

D’où l’extrême désarroi que provoque la politique menée depuis 2013, sous la houlette de Xi Jinping. Car le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne va pas dans le sens d’une quelconque libéralisation. Elle lui tourne même franchement le dos.

Les observateurs occidentaux auraient dû prendre en considération certains phénomènes qui n’avaient rien d’anecdotique. 

Le corps embaumé de Mao habite toujours le mausolée qui lui a été construit place Tian’anmen, à l’emplacement exact de l’ancienne porte de la Chine. L’effigie de Mao orne toujours les billets de banque chinois. 

La démaoïsation n’est nullement à l’ordre du jour. Pour une raison simple : l’Union soviétique a pu procéder à sa « déstalinisation », sous Khrouchtchev, parce que le fondateur du régime était Lénine. Mao Zedong, lui, est le fondateur de la Chine communiste. S’attaquer au mythe du fondateur serait miner l’édifice sur lequel est assis le parti (unique) qui gouverne le pays. 

Les "contradictions antagonistes", ou la violence, accoucheuse de l'histoire...

Julia Lovell vient de publier un ouvrage de plus de six cents pages consacré au maoïsme. L’occasion de se pencher sur l’idéologie maoïste, sur l’influence qu’elle a pu exercer non seulement en Chine, mais dans le monde ; sur la manière dont Mao a gouverné la Chine et sur ce qui reste de vivant dans son héritage. Maoism : A Global History.

Première constatation : « On a mis bien du temps à reconnaître que Mao, qui a assumé la direction de la Chine de 1949 à 1976, fut l’un des leaders les plus sanguinaires du XX° siècle, qui peut facilement rivaliser avec Hitler et Staline. » (Howard W French) Le « grand bond en avant » de la collectivisation de 1958-1962 a provoqué la mort par famine ou répression de trente à quarante millions de Chinois. La « Révolution culturelle prolétarienne » a été un bain de sang, au cours de laquelle on a vu des enfants non seulement dénoncer leurs professeurs et même leurs parents, mais les mettre eux-mêmes à mort. 

Mao considérait que l’histoire progressait au fil de « contradictions », c’est-à-dire de conflits entre deux forces antagonistes dont l’une devait supprimer l’autre. Il révérait la violence « accoucheuse de l’histoire ». La spécificité de sa variante du communisme inclut un aspect original : tout en prônant la constitution d’un parti auquel chaque adhérent doit une obéissance absolue, il encourageait cependant la rébellion périodique des masses contre leurs dirigeants. Afin de « purifier » le parti de ses éléments « opportunistes ». 

"L'encerclement des villes par les campagnes" et les guérillas paysannes

« On a raison de se révolter ! », « Bombardez le quartier général ! » : ces slogans de la Révolution culturelle ont séduit bien au-delà des frontières de la Chine. Et l’intérêt du livre de Julia Lovell est de rendre compte de ce maoïsme planétaire. Elle montre en particulier que l’influence du maoïsme a eu des effets durables. Que cette idéologie ne doit pas être considérée comme une affaire du passé.

Le maoïsme était particulièrement adapté aux pays à majorité paysanne, ayant subi la colonisation. Il leur proposait un modèle de communisme alternatif à celui offert par Lénine : il était possible, selon Mao qui l’avait démontré, de s’emparer du pouvoir en organisant des guérillas dans les campagnes. La stratégie léniniste des soulèvements urbains pouvait être remplacée par « l’encerclement des villes par les campagnes ». Les armées paysannes pouvaient être mobilisées sur des thèmes patriotiques, en particulier « anti-impérialistes ». Or, Mao se considérait lui-même comme le leader naturel des peuples du Sud, opprimés par ceux du Nord – Union soviétique comprise…

Avec ses slogans simples et son volontarisme (« déplacer les montagnes »), le maoïsme séduisait tant les masses illettrées que les intellectuels. Dans un premier temps, il fit des adeptes dans les pays voisins de la Chine : Corée du Nord, Indonésie, Vietnam, Cambodge. Mais bientôt, il inspira des guérillas telles que les Naxalites en Inde, le parti communiste-maoïste du Népal, le Sentier lumineux au Pérou.

Le maoïsme n'est pas une affaire classée...

On aurait bien tort de considérer le maoïsme comme une affaire classée : le régime des Kim, en Corée du Nord, n’a pu se maintenir que grâce à l’aide massive de la Chine communiste : Mao a envoyé trois millions de ses soldats combattre contre le Sud et les Américains durant la guerre de Corée. La dictature de parti unique et le culte du « cher leader » sont directement empruntés à la panoplie maoïste. 

Au Cambodge, le dirigent actuel Hun Sen, est un ancien khmer rouge. Mao, recevant Pol Pot, après la prise du pouvoir par son parti, en 1975, lui fit ce compliment : « votre expérience est encore plus aboutie que la nôtre ! Vous avez fait encore mieux que nous ! ». Après avoir vidé les villes de leur population, parce qu’ils la jugeaient « corrompue », les Khmers rouges se sont livrés à un véritable génocide, assassinant deux millions de Cambodgiens dans des conditions atroces. Leur modèle était la Grande révolution culturelle prolétarienne. 

Aujourd’hui, en Chine, le maoïsme est utilisé par certains contestataires de gauche, en particulier le groupe Utopia, qui prétend lutter l’infiltration des idées occidentales au sein de la direction du Parti communiste. 

Cette « ligne de gauche » a été un moment représentée par un dirigeant local, Bo Xilai, secrétaire du parti à Chongqing. Il est aujourd’hui en prison pour corruption. Cela n’empêche pas Xi Jinping d’être considéré comme tenant lui-même du « modèle de Chongqing ». Par opposition au « modèle de Guangdong », qui favorise la libéralisation économique, celui-ci prône la défense des entreprises d’Etat, même lorsqu’elles sont peu productives. Le maoïsme ne fait pas partie du passé de la Chine. Il constitue l’un des soubassements idéologiques du pouvoir qui la dirige sans partage. 

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