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La démocratie peut-elle survivre à la mise en question des sources d'information reconnues ?

6 min
À retrouver dans l'émission

Lorsque les faits ne cadrent pas avec son système de pensée, le leader populiste répond que le peuple est "derrière lui". Hier Chavez, aujourd'hui Trump...

Ca y est ! Nous avons abordé aux rives bien inquiétantes du monde « post-factuel », s’inquiète Francis Fukuyama. Un monde assez nouveau pour nous. Un territoire où toutes les sources d’information disposant d’une autorité quelconquesont susceptibles d’être mises en question et contredites, sur le Net, par le premier venu.

Mais l’affaire atteint un niveau de gravité bien supérieur, lorsque les plus hautes autorités déclarent remettre en cause les données de base fournies par les institutions publiques elles-mêmes. Ainsi, Donald Trump et ses porte-paroles autorisés n’accordent aucune foi aux statistiques officielles du chômage aux Etats-Unis. Alors que le Bureau des Statistiques l’estimait, en décembre dernier, à 4,7 %, le président élu l’évaluait, lui, aux alentours de 42 %.. Comment le débat démocratique peut-il se poursuivre, lorsque n’existe plus aucun accord sur les données des problèmes aussi fondamentaux d’un pays que l’emploi ?

« Dans le monde de Trump, tout est politisé », écrit Fukuyama. Aussi soupçonne-t-il les institutions censées l’informer, de l’être autant qu’il l’est lui-même. Mais la campagne électorale américaine a entraîné, au sein de l’opinion publique elle-même, l’omniprésence du soupçon. Tout est dorénavant interprété comme favorable ou hostile à Trump. « La démocratie américaine, prévient Fukuyama, ne survivra pas à la perte de confiance en la possibilité d’institutions réellement impartiales. »

Mes partenaires de Worldcrunch me signalent un formidable article paru dans le grand quotidien canadien The Toronto Star qui montre que la vague de « post-vérité » qui a atteint les Etats-Unis a déjà fait, ailleurs, bien des dégâts. Ainsi, lorsque Donald Trump s’accroche à l’idée fausse selon laquelle son investiture aurait attiré davantage de public que celle d’Obama, la journaliste Lisseth Boon twitte aussitôt : « Déjà vu. That is so Venezuela ! » Elle est journaliste dans ce pays, comme Tamoa Calzadilla, qui a dû fuir le pays en 2015 et qui commente ainsi : « Hugo Chavez et ses ministres aussi ne cessaient de créer une réalité parallèle. »

Et s’il n’y avait que le Venezuela ! Réaction similaire de la part d’un journaliste turc, Mahir Zeylanov, toujours recueillie par le Toronto Star : « Trump ? Nous, on a l’impression d’avoir déjà vu le film. Tout ça nous paraît tellement familier... Et voici que ce qui s’est passé en Turquie est maintenant rediffusé aux Etats-Unis… »

Mais il n’y a vraiment pas de quoi rire selon un autre témoin de la « révolution bolivarienne », Philipp Gunson, analyste de l’International Crisis Group à Caracas. « Ca commence comme ça : on jette le doute sur l’authenticité des choses que vous pouvez voir de vos propres yeux. Au bout d’un moment, vous cessez de croire à ce que vous avez sous les yeux. Et avant longtemps, le citoyen ordinaire commence à douter de tout. » Les leaders populistes, que ce soit Chavez, Erdogan ou Trump, usent toujours du même stratagème : quand on leur oppose des faits qui ne cadrent pas avec leur vision des choses, ils répondent que le peuple est derrière eux… C’est d’ailleurs pourquoi Trump s’accroche tellement à ses prétentions concernant le chiffre des témoins à son investiture présidentielle.

Mais si la « post-vérité » a la capacité de se répandre avec une telle rapidité, n’est-ce pas à cause d’internet ?

Ah oui, tous les commentateurs pointent ce même responsable : internet et les réseaux sociaux : « La plupart des gens obtiennent leurs informations sur le monde de manière pré-digérée et personnalisée par les médias sociaux », écrit ainsi sur The Guardian britannique Simon Jenkins. « On nous attribue des contenus, non parce qu’ils sont authentiques, mais parce qu’ils sont susceptibles de nous plaire. »

Même son de cloche, sous la plume de Dario Braga de Il Sole 24 Ore – encore une trouvaille de Worldcrunch. Lui s’inquiète de ce qu’il appelle « le populisme scientifique » induit par la « démocratie de réseau ». Autant les publications scientifiques sont soumises à un contrôle rigoureux, autant fleurissent, en ligne, les sites les plus fantaisistes. Et de s’inquiéter des rumeurs répandues sur la Toile à propos des vaccins. Les thèses d’Andrew Wakefield sur le lien entre le vaccin ROR et l’autisme ont beau avoir été réfutées depuis des années par le British Medical Journal, énormément de rumeurs continuent à circuler à ce sujet. Et elles tendent à dissuader de nombreux parents de faire vacciner leurs enfants. Ainsi des maladies en voie de disparition dans nos pays, grâce à la vaccination, reviennent dangereusement en force.

Mais puisqu’internet favorise les « infections informationnelles virales », c’est aussi sur la Toile qu’il faut agir. Par la prévention. Et en faisant « circuler des anti-corps », selon Dario Braga. C’est-à-dire en rendant accessibles une information véridique. Encore faudrait-il que le niveau de culture scientifique permette à chacun d’en prendre connaissance…

Les économistes prétendent que sur un libre-marché de l’information, la bonne chasse la mauvaise, écrit Fukuyama. Mais ce marché est faussé, prétend-il. Il est truqué, en particulier, par le pullulement des trolls et des bots – ces machines qui s’expriment comme des « vrais gens » et distillent des éléments de langage calibrés. En Chine, opèrent plusieurs dizaines de milliers de censeurs. Et Poutine a recruté des légions de trolls, afin de submerger les réseaux sociaux de sa propagande. Souhaitons qu’ils ne pourrissent pas la campagne électorale, chez nous, comme ils l’ont fait aux Etats-Unis !

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