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La démocratie sans le libéralisme face au libéralisme moins la démocratie

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Le régime de la "post-vérité" atteste de l'état de rupture entre les élites et une partie grandissante de l'électorat.

Résumons nos deux dernières chroniques : un linguiste, Ralph Keyes, forge en 2004 le mot « post-truth » (post-vérité) et un philosophe, Harry Frankfurt, publie, l’année suivante, un livre intitulé « De l’art des dire des conneries ». Pourquoi faudrait-il redécouvrir ces livres une dizaine d’années plus tard ?

Parce que le mot « post-vérité » connaît, depuis l’an dernier, une fortune extraordinaire. C’est le mot du moment. Il fait son entrée dans le dictionnaire d’Oxford et il est repris partout. Pourquoi ? A cause de l’actualité politique.

Le vote du Brexit par 52 % des électeurs britanniques, la victoire de Donald Trump, d’abord aux primaires républicaines, puis aux élections présidentielles américaines (en états, mais non en voix) ont déjoué tous les pronostics. Et surtout, ces résultats ont contredit la quasi-totalité des experts, relayés par les médias sérieux.

On a en effet remarqué, au cours de ces campagnes électorales, que les arguments apparemment les mieux fondés brandis par les milieux autorisés semblaient glisser sur une grande partie de l’électorat comme l’eau sur les ailes des canards ; tandis que les approximations et les contre-vérités proférées avec aplomb par le camp d’en face étaient reçues avec gourmandise par la majorité des électeurs. Qui pouvait croire que le gouvernement mexicain accepterait de financer le « grand mur » destiné à séparer hermétiquement son pays des Etats-Unis ? Mais derrière les rodomontades de Donald Trump, les électeurs ont entendu autre chose : l’engagement de lutter contre une immigration illégale dont le niveau les inquiète.

Les médias dits « légitimes » se sont évertués, durant ces deux campagnes électorales à pointer erreurs et mensonges – en faisant ce qu’on appelle du fact-checking, la vérification des faits. Ainsi, il a été rapidement démontré que l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Union européenne ne « coûtait » pas à ce pays 300 millions d’euros par semaine, comme le prétendait UKIP. Certes, sa contribution au budget européen (11 milliards et demi d’euros) était supérieure à ce qu’il en recevait (6 milliards et demi), mais la différence était de 5 milliards. Loin, donc, des « 300 millions par semaine ».

Quel est l’effet de ces rectifications sur l’opinion publique ? La crédibilité des politiciens qui font de fausses promesses, basées sur des exagérations aussi considérables en est-elle affectée ? Et bien non justement. Ce qui est bizarre, c’est que ces rectifications semblent avoir plutôt conforté les électeurs dans leur résolution. Les partisans du Brexit et ceux de Donald Trump y ont vu la preuve que « les élites » désapprouvaient leur choix. Et cette réprobation leur est apparue comme un encouragement à le maintenir. Dans le climat populiste du moment, il semble qu’une partie de l’électorat n’entende plus la même chose que les classes éduquées.

Salena Zito, une éditorialiste de tendance conservatrice, qui écrit principalement pour the Atlantic a fort bien décrit le processus : « La presse prend Trump littéralement, mais elle ne le prend pas au sérieux. Ses électeurs, au contraire, ne le prennent pas littéralement, mais ils le prennent au sérieux. » Face à la rhétorique politicienne habituelle, inspirée par les gestionnaires et les technocrates, à la tonalité des discours, inspirée par le Politiquement correct, les rodomontades, les provocations – et les approximations des Nigel Farage, Boris Johnson ou Donald Trump, ont produit un paradoxal effet d’authenticité. En phase avec la culture populaire, avec le sens de la transgression imposé par la téléréalité et les émissions de débat, ils sont parvenus à « sonner vrai » en proférant des contre-vérités.

Le Temps de Genève fait justement remarquer combien ce phénomène est intrigant en ce qui concerne les Etats-Unis. Car dans la culture politique américaine, le mensonge fait l’objet d’une condamnation particulière. « Il est plus sévèrement puni que les méfaits eux-mêmes », écrit Le Temps. C’est peut-être la rançon à payer pour une liberté de parole pratiquement illimitée et protégée par le Premier Amendement. Autant que le cambriolage du Watergate, ce sont les dénégations répétées de Nixon qui lui ont valu son empeachment. Et Bill Clinton a traîné comme un boulet ses arrangements avec la vérité dans l’affaire Lewinsky.

Mais le régime de post-vérité installe un climat dans lequel la réalité semble ne plus compter ; ou, du moins elle n’est plus perçue de la même manière par les élites et par une partie importante de la population. C’est comme si la méfiance envers les élites avait sapé la possibilité d’un langage commun et donc d’un diagnostic partagé. Comme l’écrit sur le site Salon, sa directrice éditoriale Erin Keane, « La post-vérité est un état dans lequel les faits objectifs exercent sur l’opinion publique une influence plus faible que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles. » « La post-vérité admet que les faits existent, mais rejette leur utilité dans le débat politique. »

La post-vérité, le populisme, constituent la réponse des peuples à la « post-démocratie », rétorque John O’Sullivan dans The Spectator. On reproche aux populistes de vouloir la démocratie sans le libéralisme. Mais les élites ont trop longtemps imposé leur libéralisme à la démocratie. Les majorités électorales ont été bridées par des régulations, des Cours constitutionnelles et des agences bureaucratiques échappant à tout contrôle. Elles se vengent en renversant la table. Et elles en chargent des personnages conspués par les élites et les médias légitimes, en s’appuyant sur les médias du Net. Là où les faits n’ont aucune importance…

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