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La fermeture de l'Université d'Europe centrale signerait le basculement de la Hongrie du côté des ennemis de la démocratie

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Le gouvernement de Viktor Orban a fait adopter, à la va-vite, une loi qui vise cette université, fondée par George Soros. Les libertés universitaires sont en cause.

Viktor Orban s’apprête-t-il à suivre l’exemple de Vladimir Poutine ? Va-t-il à son tour expulser les ONG « indésirables », c’est-à-dire celles qui défendent les droits de l’homme et dénoncent la corruption, comme l’a fait le maître du Kremlin en mai 2015 ?

Toutes ces organisations non gouvernementales sont, pour Poutine, on le sait, « des agents de l’étranger » ; en clair, des relais d’un Occident déterminé à le renverser, comme l’a été son ami Viktor Ianoukovytch en 2014. Il faut dire que les militants de l’opposition, menacés par le régime autoritaire russe trouvaient, en effet, de l’aide auprès de ces organisations. Elles faisaient connaître à l’opinion mondiale leur combat et la répression dont ils sont victimes. C’est une tradition locale : déjà, dans les années 1980, certaines ONG avaient pu s’infiltrer derrière le Rideau de Fer. Elles étaient parvenues fourni une aide matérielle décisive aux dissidents en s’appuyant sur les Accords d’Helsinki, signés par Moscou en 1975.

Le milliardaire George Soros (qui pèse environ 25 milliards de dollars) a toujours été au premier rang de cet activisme en faveur des droits de l’homme. Soros est né en Hongrie, mais a fait sa fortune dans la finance au Royaume-Uni, est un joueur. Un très gros joueur. Peu intéressé par l’argent, d’après ses proches, il applique à ses stratégies d’investissement d’étranges modèles mathématiques. En 1992, il n’a pas hésité à attaquer le gouvernement britannique de John Major, proclamant qu’une dévaluation de la Livre sterling était inévitable. Et il a gagné, empochant, sur son pari, une somme colossale.

Or, George Soros, je le disais, est aussi le militant d’une cause. Je reviendrai sur le problème que pose, à nos démocraties, le désir d’influence de certains de leurs milliardaires. Dans le cas de George Soros, il a été fortement influencé par la pensée politique de Karl Popper, dont les deux volumes de La société ouverte et ses ennemis, sont ses livres de chevet. Il a décidé, il y a longtemps, de consacrer une partie de son immense fortune à la promotion des idées popperiennes, c’est-à-dire libérales.

Les Fondations Open Society, qu’il a commencé à bâtir en 1979, ont joué – j’en ai été un témoin direct – un rôle extraordinaire dans la réanimation de la vie intellectuelle et universitaire en Europe centrale et orientale après la chute du communisme, en 1989.

Grâce à la Fondation Stefan Batory, créée en Pologne en 1988, de nombreux étudiants d’Europe centrale ont bénéficié de bourses pour aller étudier dans les plus prestigieuses universités d’Europe occidentale. Soros a aussi financé des dizaines de revues intellectuelles, de toute obédience intellectuelle et politique, dans les pays d’Europe centrale. Le but était de ranimer sur place une vie intellectuelle, étouffée par un demi-siècle de censure et de provincialisation.

En 1991, a été créée, grâce à l’engagement financier de George Soros, le Civic Education Project. Ce programme a permis à une centaine de jeunes universitaires anglophones, leur doctorat en poche, d’être envoyés en mission dans l’Autre Europe, afin d’y ranimer l’étude de la philosophie, de l’histoire, de la sociologie, de l’économie. Et en 1991, il a créé, avec son propre argent, l’Université d’Europe centrale de Budapest, couronnement de cette incroyable entreprise philanthropique.

Et c’est cette université qui est aujourd’hui visée par une loi, adoptée à la va-vite par le Parlement hongrois, à la demande du chef du gouvernement, Viktor Orban.

Oui, la Central European University, compte aujourd’hui 1 440 étudiants. Ils sont originaires d’une centaine de pays, mais surtout d’Europe centrale et du monde post-soviétique. Ils sont tous inscrits en Master et en doctorat. Cette université forme aux sciences humaines une nouvelle élite, destinée à encadrer les sociétés centre-européennes. Elle s’inspire de trois principes de base : la bonne gouvernance (ce qui implique la lutte contre la corruption et contre la politisation des hauts fonctionnaires) ; le développement durable et la transformation sociale.

Viktor Orban, le Premier ministre hongrois est depuis longtemps hostile à la présence, dans son pays, des fondations soutenues par Soros. Ces dernières années, les diverses ONG dépendant de l’Open Society ont fait l’objet de harcèlement ; les médias publics ont traité leurs employés « d’esclaves de Soros ». On les a accusés de propager le « politiquement correct américain ».

Le 31 mars, le ministre hongrois des Ressources Humaines, Zoltan Balog adoptait un amendement à un Projet de Loi, stipulant qu’un établissement d’enseignement supérieur opérant en Hongrie devait correspondre à une université existant dans le pays d’origine. Aussitôt, cette loi a été baptisée « Lex CEU », car il est clair que l’Université d’Europe centrale est la seule visée. Ce week-end, a eu lieu une manifestation réunissant plus de 50 000 personnes à Budapest en soutien à l’Université en question. Une pétition de soutien a été signée par de très nombreux universitaires et une dizaine de Prix Nobel.

Le paradoxe, c’est que Viktor Orban lui-même a bénéficié d’une bourse de Soros grâce à laquelle il a pu étudier à Oxford. A ses débuts dans la politique, à la tête des jeunes libéraux du FIDESZ, Orban était, écrit Cas Mudde dans The Guardian, « l’enfant chéri de l’élite occidentale ». Aujourd’hui, à la tête d’un parti qui est passé au souverainisme autoritaire, il estime que la démocratie libérale est dépassée et, enhardi par le Brexit et l’élection de Trump, il prône une démocratie illibérale, inspirée du modèle poutinien. Les libertés universitaires risquent fort d’en faire les frais à Budapest.

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