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La fin d'une histoire orientée au futur

5 min
À retrouver dans l'émission

Lorsque l'histoire cesse d'être un réservoir d'exemples et que ce qu'on imaginait être l'avenir cesse d'être une boussole, restent les mémoires.

Je n'aime pas le côté « provincialisation de l’Europe », qui occupe une bonne part de la III° partie de Europa, Notre histoire, qui vient de paraître aux Editions Les Arènes. Pourtant, certaines des contributions qu'il contient méritent le détour.

Un tel projet faisant largement place aux mémoires et donc à l’aspect subjectif du témoignage, m’autorise à parler à la première personne. Certaines contributions m’ont passionné. D’autres m’ont ému. Passionnante, par exemple, la contribution du Français François Hartog sur le remplacement progressif, dans l’esprit européen, de l’histoire par la mémoire. Clio, la muse de l’Histoire a été supplantée, dit-il, au Panthéon des historiens, par sa propre mère, Mnémosunê - la Mémoire. C’est une révolution intellectuelle dont on mesure mal la portée.

Car l’histoire avait été progressivement érigée, au cours du XIX° siècle, en véritable religion de substitution. Elle était devenue, selon les mots de Littré, « ce que la théologie fut au Moyen Age et dans l’Antiquité, la reine et la modératrice des consciences. » Comme une divinité, elle fournissait un horizon de sens. Longtemps encore après le Moyen Age, l’histoire enseignée d’après les grands hommes de l’Antiquité collectionnés, deux à deux par Plutarque, proposait des modèles universels de comportement politiques. On pouvait comparer les rois et leurs ministres aux grands hommes de la Grèce et de Rome.

Or, écrit Hartog, le régime moderne d’historicité est venu briser cette coïncidence entre champ d’expérience et horizon d’attente. A partir de la Révolution française, « le passé n’éclaire plus l’avenir », aussi, note Tocqueville, « l’esprit marche dans les ténèbres. » Nul mieux que Sebastian Haffner, dans Histoire d'un Allemand, témoinage lucide de l’hyperinflation de 1923 n’a mieux décrit la profondeur d’une crise morale provoquée par ce fait inouï : l’expérience et la morale des pères ruinent leur famille, quand les jeunes s’enrichissent en spéculant. Parce qu’ils ont compris qu’on était entré dans un monde radicalement nouveau, où l’expérience accumulée ne guide plus, mais aveugle. Dix ans plus tard, les mêmes donnaient le pouvoir à Hitler, héros de la jeunesse allemande…

« Dans l’ancien régime d’historicité, explique Hartog, les acteurs avaient certes, leur présent, vivaient dans ce présent, essayaient de le comprendre et de le maîtriser. Mais pour s’y repérer et donner sens à leur expérience historique, ils commençaient par regarder du côté du passé, avec l’idée qu’il était porteur d’intelligibilité, d’exemples, de leçons. » « Dans le régime moderne, c’est l’inverse : on regarde du côté du futur, c’est lui qui éclaire le présent et explique le passé. Il oriente les expériences historiques et l’histoire est téléologique : le but indique le chemin déjà parcouru et celui qui reste à accomplir. » On reconnaît le modèle hégélien d’une histoire orientée à partir de sa fin ; une histoire qui s’écrit au futur antérieur. Et Hartog a raison de souligner que ce paradigme est à l’origine des diverses versions de l’évolutionnisme. Où l’on retrouve les fondements intellectuels de l’entreprise coloniale : c’est parce que les Européens se jugeaient parvenus à un stade supérieur d’une évolution qui s’imposerait à tous qu’ils se crurent autorisés à exercer leur domination sur des peuples qu’ils considéraient comme « moins avancés ».

Et de ce régime moderne d’historicité, nous serions donc nous-mêmes sortis. Si nous ne pouvons plus compter, ni sur les exemples de l’Antiquité comme les hommes pré-modernes, ni sur un avenir qui serve de boussole à l’action du moment comme les modernes, que nous reste-t-il ?

La mémoire ! « La Mémoire, écrit Hartog, est devenue le point de vue d’où regarder l’Histoire. On est dans ce que la psychanalyse a nommé l’après-coup. » Et Hartog prend l’exemple du changement de statut subi récemment par la guerre de 14. Alors même que les derniers témoins disparaissaient, se sont multipliés les lieux de mémoire. Mais l’histoire, elle, a reculé. Je l’ai constaté en lisant plusieurs histoires récentes. Prenez, dans la grande Histoire de France, publiée récemment par Belin sous la direction d’Henry Rousso, le volume consacré aux Grandes Guerres (14-18 et 39-45). Le déroulé de la Première Guerre mondiale, avec ses batailles et les stratégies de ses généraux en chef, qui formaient l’essentiel des ouvrages du passé, a pratiquement disparu. Mais il est beaucoup question, en revanche, de la mémoire des fusillés. Alors que statistiquement, il s’agit d’un épiphénomène.

François Hartog met en parallèle l’effondrement du régime moderne d’historicité, celui qui est ordonné au futur et la provincialisation de l’Europe. L’Europe et sa manière spécifique de vivre dans l’histoire se seraient effondrées en deux temps : 1945 et 1989. C’est qu’une forme de foi dans le progrès a cessé d’être tenable. D’abord, les croyances naïves des Lumières en un perfectionnement de l’homme, » naturellement bon », ont été ridiculisées par les bottes des soldats nazis fanatisés qui les ont foulées aux pieds. Et puis l’échec éclatant du communisme a fait éclater le mythe d’une humanité réconciliée à la fin de l’histoire.

C’est aussi que dix ans plus tôt, en 1979, poursuit Hartog, s’était fait jour l’idée qu’un autre futur pouvait bien arriver que celui rêvé par des Occidentaux, comme Hegel et Marx. Non pas le progrès, l’émancipation, mais une révolution inattendue, celle du fondamentalisme islamiste en Iran… L’histoire se fait globale, alors que montent les indigénismes, hostiles à toute forme d’universel. De leur côté, les Européens cultivent de plus en plus leurs mémoires, comme si ils avaient perdu pour de bon le sens d’un avenir rassurant

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