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La France, assimilationniste en théorie, multiculturaliste de fait

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Le modèle français d'intégration des immigrés s'est écarté, depuis les années 80, en proclamant le "droit à la différence", de son idéologie proclamée.

Le modèle français est, en théorie, aux antipodes du multiculturalisme. Il ne prend en considération que les individus, il veut en faire des citoyens, au prix d’une forme « d’arrachement » à leurs communautés d’appartenance traditionnelles. Il se méfie des communautés organiques, dans lesquelles il soupçonne la présence de formes de sociabilité d’Ancien Régime – hiérarchies féodales, systèmes claniques, etc. Ce modèle, il a eu longtemps tendance à écarter toutes les institutions qui s’interposaient entre l’Etat et le citoyen. Face aux vagues migratoires – qui ont une longue histoire dans notre pays – il s’est prétendu assimilationniste. C’est d’ailleurs ainsi que le caractérise Kenan Malik.

Mais, observe aussi celui-ci, dans les années 1980, les autorités publiques ont rompu avec cet idéal en prônant soudain un « droit à la différence » qui ne faisait pas partie des revendications des enfants d’immigrés, à l’époque. Ce contre quoi ils luttaient, c’étaient les discriminations. Qu’on se souvienne de la fameuse « Marche des Beurs » de 1983.

Ces mêmes autorités, soutient Malik, alors qu’elles récusent officiellement le multiculturalisme, l’ont pratiqué depuis dans les faits. La preuve, c’est qu’elles abordent les problèmes qui se posent aux descendants des immigrés sous l’angle, devenu obsessionnel, de leur religion supposée – l’islam. En France, dit-il encore, on tend à considérer les Français d’origine arabe comme des « musulmans français ». Alors même que, dans leur majorité, les nouvelles générations sont éloignées de la pratique religieuse. Or, cette focalisation sur la religion a déclenché chez les autochtones un sentiment de peur – la peur du déclin se mêlant à une angoisse d’être submergés par une religion en phase d’expansion.

Et pour conjurer ces angoisses, les dirigeants politiques réagissent à présent en réaffirmant une identité française défensive. Ainsi, en France aussi, les politiques de l’identité tendent à remplacer les politiques de classes.

Pour naviguer entre les excès du multiculturalisme et ceux de l’assimilationnisme, qui nie la réalité des différences de culture, Kenan Malik fait trois recommandations.

Primo, cesser de tout mélanger : la diversité, en tant qu’expérience vécue et nouvelle pour beaucoup de sociétés européennes, et le multiculturalisme comme politique d’institutionnalisation de cette diversité.

Secundo, ne pas faire de l’antiracisme à la française – qui prétend ne pas voir les différences ethniques : il est, comme on dit « colourblind » – un prétexte pour tolérer les discriminations de fait. C’est toute la question des statistiques ethniques qui est posée là. A titre d’exemple, le ministère du Travail vient de rendre publics les résultats d’une campagne de testing faite auprès de quelques-unes des plus grandes entreprises recrutant en France. Des lettres de motivation, comportant de faux CVs absolument identiques, leur ont été adressées ; la seule différence, c’étaient les noms de leurs auteurs. Les uns étaient, comme dit le ministère « d’origine hexagonale », les autres « d’origine maghrébine ». Résultats : 27 % des candidatures ont été contactées de manière parfaitement identique, mais dans 20 % des cas, le recruteur a favorisé la candidature « hexagonale » aux dépens de la maghrébine et dans 9 %, la candidature maghrébine a été favorisée aux dépens de l’hexagonale. Ce qui démontre que la tentation de la discrimination positive existe aussi chez nous. Il ne suffit pas de dénoncer le racisme, il faut traiter tous les citoyens sur un pied d’égalité.

Tertio, il ne faut pas « confondre les gens et les valeurs ». Car les assimilationnistes ont tendance à considérer que des valeurs communes ne peuvent être partagées qu’au sein d’une communauté ethniquement homogène et les multiculturalistes que ces valeurs communes ne peuvent plus exister, tant la société est devenue diverse. Il faut renouer avec les valeurs universelles, sans faire pour autant de nos Lumières européennes une forme d’intimidation, encore moins une arme de la « guerre des civilisations ».

Malik n’est pas le seul à constater que l’échec des modèles multiculturalistes est en train de provoquer un retour du pendule dans le sens de l’assimilation. C’est ce qu’écrit aussi l’Australien Peter Singer, qui s’amuse que les Français aient interdit le port du burkini sur les plages – l’invention d’une styliste musulmane de Sidney, relève-t-il. Le fait que les hommes ne soient pas astreints, eux, à cacher leurs bras et leurs jambes manifesterait une forme de discrimination envers les femmes. Mais comment les Français justifient-ils que les femmes soient incitées à cacher leurs seins sur les plages, et non les hommes ?

Et Singer de poser une question intéressante pour notre débat : Un pays doit-il accepter des pratiques culturelles ou religieuses qui violent les normes et les valeurs partagées par la grande majorité de ses habitants ? Sa réponse, c’est que le droit à exercer un culte ou à observer des pratiques culturelles héritées ne saurait être absolu. Ainsi, quelles que soient les croyances des parents, les mutilations génitales ou le refus de l’école et des savoirs ne sauraient être tolérés.

Je livre à votre réflexion cette citation de Peter Singer : « Si nous voulons que nos sociétés soient un peu plus que « des collections de groupes distincts, vivant à l’intérieur de frontières reconnues, nous pouvons raisonnablement vouloir un certain degré d’intégration, afin de permettre aux gens de se mélanger et de travailler ensemble. » C’est bien le moins.

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