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La grande colère des petits Blancs américains

5 min
À retrouver dans l'émission

La culture hillbilly était fondée sur une fierté de cols bleus. Elle se révèle incompatible avec la méritocratie américaine contemporaine.

Hier, je vous nous avez présenté un livre qui a été un événement de société en même temps qu’un best-seller aux Etats-Unis, et dont l’adaptation est en cours de tournage, Hillbilly Elegy. La traduction française vient de sortir aux Editions Globe. Mais d’abord comment définir cette « culture hillbilly » ?

A l’origine, un Hillbilly, c’est un blanc des Appalaches. Vivaient dans ces montagnes des communautés rurales plus ou moins coupées du monde moderne. Leur musique est l’une des composantes de la country music. Ils lui ont apporté, via le violon et le banjo, ses racines irlando-écossaises. Mais le terme est devenu très péjoratif. Dans l’iconographie classique, un Hillbilly c’est quelqu’un qui porte une salopette en jeans, qui sourit bêtement et à qui il manque pas mal de dents. Un péquenaud, un rustre, mais un rustre dangereux.

Retournant le stigmate, J.D. Vance, l’auteur du livre présente sa propre famille et son milieu d’origine sous des couleurs sombres. Ce ne sont pas de joyeux péquenauds qui dansent au son du violon, mais des gens en colère. Parce qu’ils ont le sentiment d’être des victimes du tournant pris par leur pays. Passés de l’agriculture du Kentucky à l’industrie sidérurgique de l’Ohio dans les années 50, ils avaient créé une culture et un mode de vie originaux, dont ils étaient fiers. Ils étaient des « cols bleus », ils participaient au « rêve américain », selon lequel quand on travaille dur, on peut vivre confortablement. Or, ils constatent que ce n’est plus le cas.

Ce qui a changé, c'est que le système social américain est devenu au moins aussi méritocratique que le nôtre. Le passage par une bonne université, comme le constate le hillbilly J.D. Vance, reçu contre toute attente à Yale, permet de se constituer « un capital social » qui est devenu la véritable clef de toute réussite. Or, dans ce milieu de petits blancs, on fréquente rarement le college, encore moins l’université.

A cause du coût (faramineux) des études, mais pas uniquement. Vance montre que les étudiants méritants issus de milieux pauvres, comme le sien, parviennent à financer leurs études par des bourses qu’ils complètent en travaillant. Non, la véritable cause de l’échec des petits blancs de la classe ouvrière, c’est la culture hillbilly elle-même.

A ses yeux, la première caractéristique de cette culture, c’est un sens de l’honneur, de l’honneur familial en particulier extravagant. Sa grand-mère maternelle qui l’a élevé « Mamaw » « venait d’une famille où l’on préférait – je cite - ouvrir le feu plutôt que de discuter. » (p. 35) L’honneur des mères et des filles, en particulier, fait l’objet d’une agressivité toute particulière. « Je pense que nous, les Hillbillies, sommes les gens les plus durs à cuire de la planète, écrit-il. Si quelqu’un insulte notre mère, nous sortons la tronçonneuse. » (p. 277) C’est un milieu violent où l’on se fait justice soi-même. « On n’a pas besoin des autorités pour leur régler leur compte », écrit-il. Et sa fameuse grand-mère a failli, à 12 ans, exécuter d’une balle dans la tête, l’un des voleurs qui avait tenté de subtiliser une vache à ses parents. Elle en a été empêchée au dernier moment par l’un de ses frères. Ca vous crée une réputation chez les voisins…

Ce culte de la force physique va, évidemment, de pair avec un mépris pour le savoir et les études. « Enfant, écrit-il, j’associai la réussite scolaire aux filles. La masculinité, c’était la force, le courage et la volonté de se battre. Les garçons qui avaient de bonnes notes étaient des « gonzesses » ou des « tarlouzes ». » (p. 268) On le devine, cette culture ne favorise pas l’ascension sociale dans un pays où le diplôme universitaire est dorénavant le sésame obligatoire de la réussite sociale.

Vance raconte, à la fin de son livre, comment il renonce, sous la bonne influence de son épouse, une fille de bonne famille, d’origine indienne qu’il a rencontrée à Yale, à aller casser la figure à un conducteur qui lui a coupé la route en lui faisant un doigt d’honneur. Ce renoncement à ses anciennes mœurs « hillbilly » symbolise, à ses yeux, sa propre accession aux classes supérieures éduquées. Je cite : « C’était « la chose raisonnable à faire » (p. 269) « Mais c’est ça, le progrès, non ? Cela vaut mieux que d’être assis dans une cellule de prison pour avoir donné une leçon à ce fils de pute ». (270)

On le devine : dans ce milieu Barack Obama était détesté. Je cite : « Aux yeux de beaucoup de Middletowniens, le président est un extraterreste pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa couleur de peau. Il ne faut pas oublier qu’aucun de mes camarades de lycée n’est allé dans une grande université. Barack Obama en a fréquenté deux, dans lesquelles il a brillé. Il est riche, intelligent et il s’exprime comme un professeur de droit constitutionnel. (…) Son accent – propre, parfait, neutre – est étranger. (…) Il dégage une confiance qui vient de la certitude que, dans l’Amérique moderne, la méritocratie a été forgée pour lui. (…) Le président Obama a fait ses débuts en politique alors que beaucoup de gens, dans ma communauté, commençaient à croire que, dans l’Amérique moderne, la méritocratie n’avait pas été forgée pour eux. Nous savons que nous sommes en train d’échouer. (…) Barack Obama frappe au plein cœur de nos faiblesses. C’est un bon père, ce que beaucoup d’entre nous ne sont pas. Il porte un costume pour aller travailler, alors que nous mettons des bleus de travail quand nous avons la chance d’avoir un emploi. Et sa femme nous explique que nous ne devrions pas donner certains aliments à manger nos enfants et nous la détestons pour ça – non parce qu’elle a tort, mais parce que nous savons qu’elle a raison. » (p. 212, 213) Fantastique, non ?

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