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Manifestation d'étudiants de l'université du Maryland
Épisode 4 :

Entre fragilité émotionnelle et intransigeance politique, la iGeneration bouscule l'université

5 min
À retrouver dans l'émission

Depuis 2013, les universités américaines ont vu arriver des étudiants très attentifs à leur sécurité émotionnelle, exigeant que des "safe spaces" ou des "trigger warnings" les protègent d'idées en rupture avec leurs schémas de pensée. Des revendications qui bouleversent la culture des campus.

La génération des Millennials investit les universités américaines. Y important une nouvelle sensibilité, et de nouvelles revendications auxquels les enseignants doivent s'adapter...
La génération des Millennials investit les universités américaines. Y important une nouvelle sensibilité, et de nouvelles revendications auxquels les enseignants doivent s'adapter... Crédits : FluxFactory - Getty

La iGeneration a investi les universités américaines. Elle y apporte sa fragilité émotionnelle et son intransigeance politique.

Une polarisation politique qui déborde largement le cadre des campus

La montée de l’intolérance sur les campus américains, que j'ai décrite cette semaine, en m'appuyant sur le livre de John Haidt et Greg Lukianoff, The Coddling of the American Mind, n'est certes pas limitée au monde universitaire… 

Et c’est relativement nouveau. Aux Etats-Unis, la vie politique avait été marquée par un relatif consensus, entre les années quarante et quatre-vingt dix. Il n’était pas rare, à cette époque, qu’un président républicain gouverne avec une Chambre des Représentants à majorité démocrate. Et jusque dans les années soixante, vous aviez des Démocrates de droite, dans les Etats du Sud, et des Républicains de gauche, sur la côte Est. Aujourd’hui, au contraire, le Parti républicain est devenu le parti des Blancs, des ruraux, des petites villes et des chrétiens ; le Parti démocrate, le parti des minorités, des jeunes diplômés et des urbains

Les programmes des deux partis se sont considérablement écartés d’une ligne moyenne autour de laquelle étaient bâtis les consensus d’autrefois. Plus inquiétant : la polarisation partisane affective. En 1980, plus de 40 % des démocrates avaient encore une bonne opinion des Républicains et ces derniers le leur rendaient dans les mêmes proportions. Depuis une vingtaine d’années, l’hostilité mutuelle s’est installée. Au point que les candidats, pour inciter les électeurs à voter, misent à présent sur l’aversion que leur inspire l’autre parti. Ce qu’on appelle le negative partisanship

Le rôle d'Internet et des réseaux sociaux

Evidemment, Internet, ses moteurs de recherche et ses réseaux sociaux portent une responsabilité considérable dans cet écartèlement idéologique. Leurs algorithmes nous enferment dans des "silos cognitifs", étrangers les uns aux autres, leurs "bulles de filtrage" nous donnent à lire et à voir ce qui ne manquera pas de renforcer nos idées préconçues. 

L’isolation électronique des gens avec lesquels nous sommes en désaccord permettent aux forces des biais de confirmation, la pensée de groupe, et le tribalisme de nous écarter toujours plus les uns des autres      
J. Haidt et G. Lukianoff. 

Des voisins, qui partagent la même pelouse, finissent par vivre dans des univers symboliques rigoureusement étrangers l’un à l’autre. Dans le même temps, les Américains ont déserté les trois ou quatre réseaux de télévision grâce auxquels ils s’informaient. Tandis que les médias mainstream, comme l’essentiel des quotidiens tendaient vers une gauche modérée, montait la concurrence de nouveaux médias ; en particulier, des sites et des radios, ultra-conservateurs, voire franchement conspirationnistes.

Des étudiants susceptibles et hyper politisés ?

Les universités ont penché de plus en plus à gauche, en particulier dans les départements d’humanités et sciences sociales. Jusqu’en 1990, le ratio entre professeurs de gauche par rapport aux professeurs de droite était encore de deux contre un. Cela a changé à partir des années 90. Les enseignants ayant connu la Deuxième guerre mondiale ont alors commencé à prendre leur retraite, tandis que leur succédaient les baby-boomers, plus à gauche. En 2011, le ratio gauche/droite du corps enseignant a atteint cinq pour un. Dans les humanités et sciences sociales, il était de dix pour un, en 2016. Cela ne favorise pas la diversité idéologique chez les étudiants.

Or c'est de leur côté que Haidt et Lukianoff observent le changement le plus radical. A la rentrée universitaire 2013, les enseignants ont, en effet, découvert qu’ils avaient affaire à des étudiants psychologiquement vulnérables - les cas de dépression ont explosé, susceptibles – ils se sentent aisément agressés, et surtout hyper-politisés

La sociologue Jean Twenge a baptisé iGeneration l'ensemble des personnes nées à partir de 1995. C’est en effet la première génération à avoir grandi l’Iphone à la main, à avoir connu Facebook, Twitter, Instagram et Snapchat dès l’adolescence. C’est une génération qui a été hyper protégée par ses parents. Mais qui n’est pas à l’aise dans les rapports face-à-face, tant elle est habituée à communiquer dans l'isolement, via les outils numériques. 

Un immense besoin de protection

Cela présente des avantages. Les sondages montrent que les moins de vingt-cinq ans conduisent plus tard une voiture, boivent moins d’alcool, font preuve de prudence dans le domaine sexuel, prennent davantage soin d'eux-mêmes que les générations précédentes. Mais ils sont aussi moins tentés par les expériences, l'inédit. "Lorsqu’ils sont arrivés sur les campus, lors de l’automne 2013, ils avaient accumulé moins de période hors de la surveillance d’adultes et moins de temps off-line qu’aucune autre génération précédente" écrivent Haidt et Lukianoff.

A dix-huit ans, ils agissent comme le faisaient jusque-là ceux de quinze. Ils sont physiquement en meilleure santé que jamais, mais ils sont mentalement vulnérables.      
Jean Twenge

Ils éprouvent un besoin tenace de faire partie d’une équipe et une peur panique d’être laissés de côté. Mais "leur besoin de sécurité _inflige un dommage collatéral à la culture universitaire de libre-examen, parce qu’il enseigne aux étudiants à considérer les propos comme "violents" et à cataloguer les idées et ceux qui les prononcent en "dangereux" ou "inoffensifs", plutôt qu’à distinguer le vrai du faux"_. Cette hypersensibilité, associée à une hyper-politisation explique l’étrange propension à la censure, aux chasses aux sorcières, les campagnes de diffamation sur internet. 

La France, à l'abri de la contagion ?

Des auditeurs m’ont écrit que cette situation était propre aux pays anglo-saxons, mais qu’elle épargnerait la France. A entendre Geoffroy de Lagasnerie, hier matin sur France Inter, réclamer franchement la "censure" pour les opinions qu’il qualifie "d’injustes",  c'est-à-dire celles qu'il ne partage pas, je n’en suis pas si sûr… 

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