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La libre confrontation entre les idées remplacée par la concurrence des identités

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La destruction d'une conception objectiviste de la connaissance débouche paradoxalement, dans les universités américaines, sur un conformisme pesant.

- Vous nous l’avez répété depuis le début de la semaine : une vague d’intolérance balaie les universités anglo-saxonnes. Les étudiants se battaient, dans les années 60, pour la liberté d’expression. Aujourd’hui, ils sont nombreux à réclamer des interdictions et des boycotts. D’après les auteurs que vous citez, comment s’explique cette régression ?

Essentiellement, par le fait que la libre confrontation des idées a été remplacée par une concurrence entre les identités culturelles. Autrefois, le savoir était censé « neutre », et les discours qui cherchaient à dire le réel n’étaient pas immédiatement rapportés à la personnalité du locuteur. Aujourd’hui, on prétend, au contraire, que les théories doivent être « subjectives », que « l’intime est politique ». Si vraiment, la seule chose intéressante dans le savoir est que c’est un « dispositif discursif » et qu’il est « socialement construit », que pourrait-on bien apprendre dans les universités ?

C’est la thèse de cette auteure dont j’ai déjà parlé, Joanna Williams. Mais il y a en ce moment, tant aux Etats-Unis qu’en Grande Bretagne, de nombreux livres qui dénoncent ce qu’est devenu, chez eux, l’enseignement des matières littéraires et sociales. Je citerai par exemple : le livre collectif Who’s afraid of Academic Freedom ? et celui de Mick Hume sur le Trigger Warning, sous-titré Est-ce que la peur d’être considéré comme inapproprié est en train de tuer la liberté d’expression ?

Joanna Williams, dans Academic Freedom in an Age of Conformity analyse les causes profondes de cette désastreuse évolution. Pour elle, ce qui a produit la fermeture des esprits dans les universités américaines, c’est une transformation radicale de la notion même de savoir ; une mise en cause de la possibilité d’une connaissance objective et désintéressée.

L’esprit des Lumières, qui a guidé les programmes et les méthodes de l’enseignement supérieur depuis le XIX° siècle jusqu’aux années 60, suppose qu’il est possible aux humains d’accéder à des vérités universellement valables, dans la mesure où ils sont doués d’une même capacité de raison. Non pas des vérités ultimes et éternelles, mais à des théories susceptibles d’être vérifiées ; avant d’être éventuellement supplantées par de nouvelle théories, fondée sur la découverte de faits nouvellement aperçus. Cette conception du savoir, empruntée aux sciences exactes par les sciences humaines, est en crise profonde. Car ce concept objectiviste de la connaissance a été évincé par un autre, qui prétend faire appel à la subjectivité des étudiants. Selon cette dernière, le débat intellectuel est une activité vaine, puisque l’idée de vérité est elle-même illusoire. Le savoir est un mythe.

- Qui est le coupable de cette subversion, selon votre auteur ?

Ils sont plusieurs ! Il y eut d’abord une tendance, au sein de l’Ecole de Francfort, pour mettre en cause, au-delà de la « raison instrumentale », les Lumières elles-mêmes. Un des lieux communs courants de nos jours consiste à affirmer que les Lumières seraient responsables de la Shoah. C’est assez culotté, lorsqu’on sait en quelle estime les nationaux-socialistes tenaient l’Aufklärung, mais passons. Sous prétexte, qu’il y aurait, dans le rationalisme européen des XVII° et XVIII° siècles, une volonté de rendre toute réalité mesurable, une tendance à ne considérer le monde que sous l’angle de l’usage qu’on peut en faire, la confiance en la raison elle-même aurait été affectée.

Joanna Williams met principalement en cause la pensée de Herbert Marcuse, qui a exercé une influence déterminante sur les étudiants des années 60 et 70. Aux yeux de celui-ci, la liberté de pensée et d’expression était un mythe au service de la domination. Dans le cadre de « l’aliénation capitaliste », elles ne pouvaient servir qu’au maintien du statu quo.

Ensuite, il y eut le discrédit jeté par certains sociologues sur la culture humaniste traditionnelle, la « haute culture », le corpus des œuvres classiques. Leur choix reflèterait les goûts, les valeurs et les intérêts des classes dominantes – tous des « hommes blancs morts », selon la formule. Les « cultural studies » sont nées de cette critique. Les étudiants y sont incités à rejeter les œuvres du passé pour se concentrer sur leur propre identité présente.

Il faudrait mettre en cause aussi la « French theory » - autrement dit la lecture faite par les Américains de nos Foucault et autres Derrida. Elle les aurait incités à renverser le rapport entre le langage et la réalité : ce sont les discours qui construisent le réel et non plus les mots qui tentent de rendre compte de la réalité.

Enfin, un certain courant du féminisme anglo-saxon s’est écarté de l’ancienne revendication d’égalité entre les sexes pour promouvoir la théorie du genre. Il l’a poussée jusqu’à prétendre que la manière de « construire la connaissance » diffèrerait selon le genre. L’expérience du monde faite par les femmes leur permettrait d’accéder à des réalités non perçues par l’autre genre…

Le résultat, c’est un conformisme intellectuel pesant, un phénomène de sectes et de chapelles. Un site regroupe certains enseignants du supérieur qui partagent les inquiétudes à propos du manque de diversité et de dialogue que ces théories ont imposé. Il s’appelle Heterodox Academy. On y proclame le désir de « restaurer et protéger les normes d’un désaccord vigoureux mais civilisé ». Allez voir !

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