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La mémoire du nazisme en Allemagne et les années de plomb

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À retrouver dans l'émission

Quand la mémoire retrouvée provoque de dangereuses hallucinations

J'ai consacré mes chroniques, cette semaine à un livre m'a beaucoup frappé, Les amnésiques de Géraldine Schwarz. Ces derniers jours, il était question de la manière dont la période nazie avait fait l’objet d’un refoulement. Comment ce refoulé a-t-il fait retour ?

Un personnage émerge dans cette histoire, parce qu’il y a joué un rôle de premier plan. Fritz Bauer, un jeune et brillant procureur du Land de Hesse, qui avait échappé aux nazis en se réfugiant en Suède. Il commença, dès la fin des années 50, à travailler dans les archives du III° Reich, à la recherche de pièces à conviction. Comme l’écrit Géraldine Schwarz, « Au début des années soixante, tout étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, la plupart des jeunes en Allemagne, comme dans le reste du monde occidental d’ailleurs, n’avaient jamais entendu parler d’Auschwitz où 1 million cent mille Juifs périrent. » Fritz Bauer, qui nous est bien connu aujourd’hui, grâce au film de Giulio Ricciarelli, Le labyrinthe du silence, décida que cela ne pouvait plus durer.

La complicité active à tous les niveaux

Mais lorsqu’il parvint à faire comparaître devant le tribunal de Francfort en décembre 1963, 22 collaborateurs du camp d’extermination d’Auschwitz, ce procès fit l’effet d’une bombe. Une centaine de témoins furent entendus. Le silence sur les camps d’extermination était brisé. Les procès de responsables du génocide allaient s’étaler sur 5 ans. Plus rien ne serait pareil. Comme l’écrit Géraldine Schwarz, « le mot « Auschwitz » avait fait irruption dans les confortables salons du miracle économique allemand. Un retour à l’amnésie était inimaginable. » D’autant que la stratégie de Fritz Bauer était particulièrement didactique. Il voulait briser le mythe commode, érigé en défense au cours des années de la reconstruction, selon lequel, à tous les niveaux, dans les camps, chacun n’avait fait « qu’obéir à des ordre ». A ce compte-là, il n’y avait plus qu’un seul coupable : Adolf Hitler lui-même… Trop facile. Fritz Bauer démonta le mythe de l’obéissance passive aux ordres, en montrant qu’au contraire, la machine exterminatrice nazie n’avait pu si bien fonctionner que par la complicité active de chacun de ses rouages, à tous les niveaux…

En 1965, à la suite d’un débat réellement historique au Bundestag, le délai de prescription des crimes nazis, qui était censé tomber cette année-là, fut reporté à 1969. Victoire politique majeure pour le procureur Fritz Bauer. Mais celui-ci fut retrouvé mort dans sa baignoire le 1° juillet 1968. Les circonstances de cette mort demeurent aujourd’hui encore mystérieuses et non élucidées.

Les années de plomb en Allemagne

A cette époque, l’Allemagne fédérale entrait dans une spirale de violence qui lui porta un sérieux défi. Le coup d’envoi en fut donné le 2 juin 1967, lors d’une manifestation d’étudiants berlinois contre la visite du Shah d’Iran. Un policier, Karl-Heinz Kurras, tira à bout portant sur un étudiant de 26 ans, Benno Ohnesorg, et le blessa mortellement. On sait depuis quelques années que Kurras était un agent de la Stasi et un espion de l’est. Avait-il été chargé d’une mission de provocation ? On ne le saura jamais.

Mais l’assassinat de Benno Ohnesorg, suivie de l’attentat contre Rudi Dutschke, le leader de la contestation berlinoise, le Cohn-Bendit allemand, le 11 avril 1968, sur lequel un ouvrier d’extrême droite tira à trois reprises, fit basculer une partie de l’extrême gauche allemande du côté du terrorisme. Cette fois, Géraldine Schwarz se sert des souvenirs de son père, Volker Schwarz, étudiant en économie dans les années 60. D’un seul coup, lui dit-il, l’ombre du passé devint omniprésente dans le monde étudiant. Un slogan de l’époque résume bien l’exigence de la génération du baby-boom envers ses professeurs, mais aussi envers ses pères : « Unter den Talaren – Muff von taunsend Jahren ». Sous les toges, odeur de moisi de mille ans », allusion au fameux « Reich de mille ans », promis par Hitler au peuple allemand.

En Allemagne, comme en France et ailleurs, les choses s’accélèrent en 1968. Ainsi, lors du Congrès de la CDU, en novembre, une jeune femme gifle le chancelier en exercice, Kurt Georg Kiesinger, chef d’un gouvernement de grande coalition avec le SPD en le traitant de nazi. La jeune femme, c’est Beate Klarsfeld et le chancelier a en effet un lourd passé : il était le responsable des émissions de radio pour l’étranger du régime hitlérien. Propagandiste de choc. La nouvelle Allemagne refuse l’oubli.

Quand la mémoire provoque des hallucinations

Mais le mouvement contestataire estudiantin ne parvenant pas à entraîner la classe ouvrière allemande, qui demeurait majoritairement social-démocrate,. les gauchistes se radicalisèrent. Ils se mirent à identifier le régime parlementaire ouest-allemand, l’un des plus démocratiques au monde, au « fascisme ». C’est tellement plus facile de combattre les maux du passé que d’affronter ceux qu’on a sous les yeux… Ulrike Meinhof, brillante intellectuelle, lance alors le mot d’ordre de la « guérilla urbaine ». Elle aide Andreas Baader, un jeune délinquant, à s’échapper de prison. La bande à Baader multiplie les attentats meurtriers, afin de pousser le régime au durcissement. Mais à la fin juin 1972, tous les dirigeants de la « bande à Baader » sont pris par la police et transférés à la prison de Stammheim, réputée inviolable.

C’est là que, le 4 décembre 1974, Jean-Paul Sartre vient rendre visite à Baader. Après un entretien qui s’est déroulé au parloir, Sartre donne une conférence de presse. Il parle d’isolement, d’insonorisation, d’éclairage permanent. Il ose évoquer les tortures, autrefois infligées par les nazis. En réalité, les membres de la Rote Armee Fraktion, n’étaient nullement à l’isolement. Ils disposaient de tourne-disques, de postes de télévision, recevaient régulièrement les journaux… Les mensonges de Sartre donnèrent, en tous cas, une image désastreuse de la République fédérale à l’étranger.

La mémoire, lorsqu’elle envahit le présent à contre-temps, provoque des hallucinations. C’est ce qui s’est produit en Allemagne dans les années 70.

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