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Le méritocratie-bashing, un nouveau sport ?
Épisode 2 :

Renouvellement des élites : la pensée visionnaire de Michael Young

5 min
À retrouver dans l'émission

L'inventeur du terme "méritocratie" était Michael Young. Ce grand sociologue britannique, intellectuel organique du parti travailliste, avait pressenti dès 1958 les problèmes que poserait le remplacement des anciennes élites par une classe nouvelle dirigeante légitimée par ses seuls diplômes.

Dans son ouvrage "L'ascension de la méritocratie" publié en 1958, le sociologue britannique Michael D. Young développait une vision prophétique de la question du renouvellement des élites et de la classe politique de son pays.
Dans son ouvrage "L'ascension de la méritocratie" publié en 1958, le sociologue britannique Michael D. Young développait une vision prophétique de la question du renouvellement des élites et de la classe politique de son pays. Crédits : Catherine Shakespeare Lane - AFP

L’un des premiers intellectuels à avoir sonné la charge contre la méritocratie a été le philosophe ghanéen Kwame Anthony Appiah dans une étude parue en octobre 2018 dans la New York Review of Books, intitulée The Red Baron et consacrée à Michael Young (1915-2002). Mais qui était celui qui forgea le néologisme méritocratie

Cet éminent sociologue a été l’une des têtes du Parti travailliste d’après-guerre. Il est l’auteur du manifeste Regardons l’avenir en face, qui a permis à Clement Attlee de battre Winston Churchill aux élections de 1945. Ce programme comportait l’instauration du système britannique d’assurance-santé universel et l’enseignement gratuit et obligatoire jusqu’à quinze ans. Plus tard, en 1954, Michael Young a créé la première association britannique de défense des consommateurs ; et, en 1969, l’Open University qui a permis à deux millions de Britanniques, issus de toutes les classes de la société d’étudier. 

Young, grande figure de la gauche britannique était un visionnaire. Et il était décidé à briser la hiérarchie sociale figée qui caractérisait l’Angleterre d’avant-guerre. Une véritable société de castes. Il voulait en renouveler les élites en confiant les rênes du pays à des compétences, issues de toutes les classes sociales. Une forme de révolution tranquille.

Michael Young, dystopique ou visionnaire ?

Pourtant, observe Appiah, Young le visionnaire pressentait que ses réformes allaient échouer. Et, sur le modèle du 1984 d’Orwell, il a publié en 1958, un roman prophétique intitulé The Rise of the Meritocracy. Le narrateur est un historien qui écrit en 2033. Il raconte comment la Grande-Bretagne est redevenue une société de castes, plus impitoyable encore que dans le passé. La nouvelle classe dirigeante a imposé la formule "QI plus effort = mérite." 

Ce n’était pas une aristocratie de naissance, ni une ploutocratie des puissances financières, non, c’était une vraie méritocratie du talent.                                                
Michael Young, L'ascension de la méritocratie,1958

Dans ce roman, l’esprit de révolte contre l’injustice de la classe ouvrière, qui avait disparu, renaît. Les cancres au lycée, qu’on a persuadés durant des décennies qu’ils méritaient leur sort minable, finissent par se soulever contre la nouvelle classe dirigeante. Elle est devenue encore plus arrogante que les anciennes aristocraties, puisqu’elle prétend que son pouvoir et ses privilèges sont absolument mérités. 

La carapace du mérite avait inoculé les vainqueurs contre la honte et les reproches. Michael Young, L'ascension de la méritocratie,1958

Nous ne sommes pas en 2033, mais c’est pourtant notre problème.

La prophétie de Michael Young 

La nouveauté, c'est que, pour la première fois depuis longtemps, aux Etats-Unis, il y a davantage de personnes pour s’identifier comme appartenant à la classe ouvrière qu’à la classe moyenne. Kwame Anthony Appia montre l’actualité, dans l’Amérique profonde, celle de Trump, de la prophétie de Young :

L’un des moteurs du populisme qui a propulsé Donald Trump au pouvoir, c’est le ressentiment envers une classe définie par son éducation et ses valeurs : la population cosmopolite, bardée de diplômes, qui domine les médias, la culture publique et les emplois supérieurs aux Etats-Unis. ( …) Les populistes pensent que les élites libérales méprisent les Américains ordinaires, ignorent leurs inquiétudes, et utilisent leur pouvoir pour leur propre avantage.                                                  
Kwame Anthony Appiah

Un double libéralisme rejetée par les cols-bleus

Dans son livre, qui vient de paraître en français, La tête, la main et le cœur, le Britannique David Goodhart lui fait écho, et souligne la façon dont cette "classe cognitive" a imposé ses valeurs, et ses intérêts, au reste de la société :

Une relation symbiotique est née entre les valeurs des "gens-de-n’importe-où", libéraux et modernes, écrit-il et celles de la vaste classe émergente des travailleurs cognitifs, qui en règle générale, ont tendance à valoriser le succès individuel, l’accomplissement personnel, l’innovation, l’autonomie et la mobilité - et que les changements sociaux n’effraient pas. Bien sûr, l’ouverture économique est souvent la priorité des plus diplômés de centre-droit, et _l’ouverture sociale et culturelle_, celles des plus instruits de centre-gauche.

Mais les deux ont convergé, ces dernières années, dans un "double libéralisme", économique, sociétal et culturel. Et c’est précisément ce que les cols-bleus rejettent. Comme l’avait prévu Michael Young dans The Rise of Meritocracy.

Classe politique, classe cognitive... et colères populistes

Car la politique est désormais trustée presque exclusivement par d’anciens élèves des institutions universitaires les plus prestigieuses. La France étant citée par la plupart des critiques de la méritocratie comme l’exemple le plus spectaculaire de ce phénomène. Une élite minuscule – 80 élèves par promotion à l’ENA - truste la plupart des postes de responsabilité les plus éminents dans tous les domaines. 

Comme l’écrivent deux universitaires allemands, Mark Bovens et Anchrit Wille, dans Diploma Democracy, l’élitisme éducatif a engendré une nouvelle forme d’oligarchie. Non seulement, ces élites du savoir ne représentent pas la société dans sa diversité, mais elles donnent le sentiment de mener des politiques favorables aux intérêts particuliers de leur étroit milieu, plutôt qu’à celui des gens ordinaires. Ce qui fragilise la démocratie. Et provoque des bouffées de colère populiste chez les cols-bleus...

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