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Remise des diplômes à Harvard en juin 2019

Le système universitaire américain : une méritocratie injuste ?

5 min
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Le débat sur la méritocratie rebondit ces jours-ci aux Etats-Unis. Retour sur cette nouvelle vague de critiques qui prend pour cible le recrutement hyper-sélectif des colleges et des universités d'élite américaines. Face à ces examens d’entrée, les étudiants partent-ils tous avec les mêmes chances ?

Remise des diplômes à Harvard en juin 2019
Remise des diplômes à Harvard en juin 2019 Crédits : Suzanne Kreiter - Getty

Cette chronique n'a pas pu être diffusée à l'antenne, elle est donc uniquement disponible à la lecture.

Le débat avait été lancé il y a cinq ans par William Deresiewicz. Dans son manifeste, The Excellent Sheep, le troupeau de l’excellence, ce professeur à Yale, qui venait de claquer la porte de cette prestigieuse université, mettait en accusation le conformisme de l’élite américaine, passée par le moule des universités renommées. Alors que les anciennes élites sociales, aristocratiques ou bourgeoises, étaient fondées sur la lignée ou sur le niveau de fortune, expliquait Deresiewicz, la méritocratie actuelle, fondée en théorie sur les performances universitaires, était censée en accord avec les idéaux démocratiques. Devant un examen d’entrée à une prestigieuse université, tous les étudiants ne partent-ils pas avec les mêmes chances de succès ?

La réponse est non, bien sûr. Le fait d’être né dans une famille stable, dont les parents ont eux-mêmes accompli des études supérieures de qualité et exercent des professions donnant accès aux élites sociales confère un privilège de départ qui fausse le sens de la course. Ce que critiquait Deresiewicz, c’était moins cette inégalité de départ que l’incroyable conformisme intellectuel de cet « excellent troupeau », passé par le filtre universitaire. Car ce conformisme avait produit une élite incapable de faire face à l’imprévu, aux « cygnes noirs » de Nassim Nicholas Taleb. On s’en était aperçu en particulier lors de la crise de 2008 qui les avait trouvée en complet désarroi.

A présent, la critique se fait plus radicale. Elle porte en particulier sur les fameux « tests d’admission » qui ouvrent la porte au petit nombre des universités américaines de prestige, telles que Yale, Princeton, ou Harvard. C’est là que se forme et se constitue dorénavant la véritable classe dirigeante américaine. Comme le rappelle le fameux éditorialiste du New York Times, Ross Douthat, les critiques portant sur ces critères d’admission provenaient régulièrement des milieux conservateurs. Ils mettaient en cause l’Affirmative action, destinée à augmenter le pourcentage d’étudiants provenant des minorités dans l’enseignement supérieur. Mais de nouvelles critiques se font jour. Et, ces temps-ci, elles viendraient plutôt de la gauche.

Si les seules performances universitaires étaient prises en compte, Harvard compterait 50 % d'étudiants d'origine asiatique

Tel n'est pas le cas. Ils s'estiment discriminés. Mais il y a eu d’abord, le procès intenté, l’an dernier, contre l’université de Harvard par une association d’étudiants d’origine asiatique. 

Si ces étudiants avaient été évalués par les jurys de sélection sur la base de leurs seules notes, a démontré Students for fair admission, ils auraient compté pour la moitié des reçus à Harvard.  Or, les étudiants d’origine asiatique ne comptent que pour environ 20 % à Harvard. Comment l’expliquer, demandent-ils ? Ce n’est pas un secret : les recruteurs compensent ces évaluations par des critères de personnalité, la participation à des associations caritatives, ou la pratique d’un sport de haut niveau. Et il s’agit surtout, la direction de Harvard le reconnaît, de composer des promotions représentatives de la société américaine dans sa diversité

Mais le débat vient d’être relancé une fois encore par un professeur de Yale, Daniel Markovits qui y enseigne le droit. Dans The Meritocracy Trap, le piège de la méritocratie, Markovits démonte les mécanismes mis en œuvre par les familles appartenant aux milieux privilégiés pour favoriser la carrière universitaire et donc les futurs succès de leurs propres enfants. 

Logiquement, c’est un texte de sa plume qui ouvre le dossier consacré, ce mois-ci à ce sujet – la méritocratie - par la principale revue consacrée à l’enseignement supérieur aux Etats-Unis, The Chronicle of Higher Education. Car "une attaque contre méritocratie est invariablement une attaque contre l’enseignement supérieur" écrit Joan Wong dans sa présentation du dossier.

Les enfants de parents riches se taillent la part du lion des dépenses consacrées à l'éducation

Le système éducatif américain est excessivement hiérarchisé et il l’est à tous les niveaux, du primaire au supérieur, dénonce Markovits. Et il existe un critère qui ne trompe pas, c’est celui de l’argent dépensé par élève. Certains établissements privés du secondaire (high schools) dépensent six fois plus que la moyenne dans ce genre d’établissement au niveau national. 

Au niveau de ce qu’on appelle les colleges, qui correspondent au premier cycle universitaire, les plus attractifs dépensent huit fois plus que les moins sélectifs. En théorie, les inscriptions dans ces colleges d’excellence sont ouverts à tous. En fonction des résultats obtenus dans le secondaire. En réalité, il n’en est rien. Le dessus du panier, les « Ivy Plus » intègrent plus d’étudiants appartenant aux 1 % des familles les plus fortunées que des 50 % les moins riches. 

Les enfants de parents riches et bien éduqués absorbent, écrit Markovits, des investissements massifs de manière soutenue dans l’éducation, de la naissance jusqu’à l’âge adulte. Les enfants des classes moyennes et pauvres ne peuvent simplement pas suivre. Et cela se voit très tôt. Dès les premiers tests de lecture, dans le primaire. 

Conclusion : la méritocratie tourne le dos au principe d’égalité d’opportunité. Il ne suffit pas que le système favorise la diversité. Il faut qu’il renonce à son élitisme. Qu’il soit moins hiérarchisé. 

par Brice Couturier

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