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étudiants d'Oxford travaillant dur

La méritocratie, une nouvelle aristocratie ?

5 min
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La méritocratie était censée favoriser la mobilité sociale. Elle la fige. Problème.

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étudiants d'Oxford travaillant dur Crédits : Wolfgang Kunz - AFP

Dans une société aussi stratifiée que l'Angleterre du XIX° siècle, les classes dirigeantes, aristocratie et gentry, craignaient que le concours permette la promotion d’hommes du peuple. Mais comme l’écrit Helen Andrews dans The Hedgehog Review, « la méritocratie donna naissance à une classe entièrement nouvelle, provenant certes à la fois de la gentry et de la nouvelle classe commerciale, mais émancipée de l’une comme de l’autre. Sans affiliation. Et entre 1870 et la Première guerre mondiale, cette nouvelle classe allait prendre possession de tous les anciens piliers du pouvoir aristocratique – pas seulement la fonction publique, mais également l’armée, le barreau, le gouvernement local, les comités des partis, l’Eglise. »

Mais si « la méritocratie a commencé sa carrière en détruisant une aristocratie. Elle l’a conclue en en créant une nouvelle », poursuit l’universitaire australienne. Elle fait référence aux nombreux essais qui, ces dernières années, ont pris pour cible la nouvelle méritocratie, issue de l’Ivy League. Vous savez les fameuses universités américaines MIT, Stanford, Yale, Harvard, etc. qui produisent une élite de plus en plus mondiale, puisque c’est là que les classes possédantes du monde entier tentent, désormais, de faire diplômer leurs rejetons.

L’essayiste américain William Deresiewicz en a été l’un des premiers et plus véhéments critiques. L’essai qu’il publia, en quittant Yale, où il avait enseigné pendant dix ans, en 2008, était titré : « les inconvénients d’une éducation d’élite ». Il accusait les prestigieuses universités américaines de surprotéger leurs étudiants en les coupant du monde ; et surtout, de les formater en leur inculquant des idées, des connaissances et des méthodes de pensée extrêmement limités. En sortant de ce moule à reproduire les élites, ils devenaient incapables de communiquer avec les gens ordinaires, la majorité des Américains qui n’ont pas le même background qu’eux. En outre, cette méritocratie, disait Deresiewicz avait commencé à coloniser la classe politique, avec des personnalités telles qu’Al Gore ou encore John Kerry.

En 2014, Derisewicz a développé ces idées dans un livre intitulé Le troupeau excellent. Sous-titre : L’éducation ratée de l’élite américaine et la voie vers une vie pleine de sens.

Deresiewicz a condensé ses critiques envers la méritocratie à travers une image : c’est « la classe mondiale des sauteurs de cerceaux ». Les « hoop jumpers », ce sont ces gens qui, imitant les animaux de cirque, s’ingénient à sauter au travers de cerceaux disposés en ligne. Hé bien, de la même façon, la méritocratie est entraînée à effectuer des opérations intellectuellement très complexes, mais selon des modalités prévues d’avance. Bref, elle est aussi conformiste que performante.

Et la critique se fait plus précise : « notre nouvelle méritocratie, toute multiraciale et indifférente au genre soit-elle, a trouvé le moyen de se rendre héréditaire » écrit-il. Et c’est une des critiques qui revient le plus souvent sous la plume des méritocratophobes : la nouvelle élite, cognitive, tend à s’auto-reproduire. Elle était censée favoriser la mobilité sociale ; au contraire, elle la fige. Elle est en train de se constituer en aristocratie. Comme les anciennes aristocraties, elle vit selon des valeurs qui lui sont propres, possède une culture très particulière – culture, tout compte fait, extrêmement médiocre. Les brillants étudiants des grandes universités croient qu’on leur apprend à « penser large », sans s’encombrer de connaissances bien précises. « Le péché récurrent de l’élite actuelle, écrit Helene Andrews, c’est l’arrogance, tant au plan moral qu’intellectuel. Juste en-dessous, l’absence de sens de l’humour. »

Le Britannique James Bloodworth a lancé récemment une attaque contre la méritocratie de son propre pays – sous l’angle de la mobilité sociale, dans un livre intitulé Le mythe de la Méritocratie. La méritocratie n’a-t-elle pas été préconisée d’abord dans le but de permettre aux enfants de milieux défavorisés de s’élever par le talent et le travail ? Comment se fait-il alors que dans la Grande-Bretagne « méritocratique », les chances d’un enfant de cadre d’accéder aux professions les plus prestigieuses et les mieux rémunérées soit 20 fois plus élevées que celles d’un autre, d’origine ouvrière ? D’autant qu’en Angleterre, comme en France, on constate que la massification de l’enseignement supérieur ne s’est pas traduit par une amélioration de l’égalité des chances. Bien au contraire. Les élites ont davantage tendance à s’auto-reproduire aujourd’hui que durant les années 60 et 70.

Une première réponse : les occasions de promotion sont moins nombreuses aujourd’hui qu’à cette époque, qui a connu le phénomène des « cadres ». Aujourd’hui, « il y a plus de place à la base (qu'au sommet) », et moins au sommet. La seconde : plus une société est égalitaire, plus elle favorise la mobilité sociale. C’est le cas des pays scandinaves – où les destins ne sont pas écrits d’avance…

Le génial éditorialiste britannique Nick Cohen fait cette remarque : l’ancienne société de classe permettait du moins, quand on était en bas de l’échelle, à se sentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, quelle qu’elle soit. On pouvait aspirer, avec John Lennon, à être un « working class hero ». Qui voudrait être un « loser » ?

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